Coronavirus: le personnel soignant sous pression à Tokyo


Dans le grand Tokyo, le personnel médical est sous pression- Flick/Yoppy

Alors que l’état d’urgence a été déclaré sur l’ensemble du territoire, les services hospitaliers japonais doivent se préparer à une arrivée massive de nouveaux patients. Un challenge qui s’annonce difficile pour le corps médical du grand Tokyo qui est déjà surpassé.



Les hôpitaux japonais, au bord de la saturation? - AFP

A l’heure où l’état d’urgence a été déclaré dans les 47 préfectures du pays, le Japon enregistre désormais plus de 14,875 cas de coronavirus pour 517 morts. Bien que les officiels maintiennent que les hôpitaux tiennent bon, c’est un personnel soignant dépassé qui déplore aujourd’hui le manque de moyens mis à leur disposition. Une situation difficile à vivre, pour ceux et celles qui craignent la saturation imminente des institutions de santé.



Des services de plus en plus chargés


Plusieurs hôpitaux n'ont aujourd'hui plus la capacité d'accueillir les patients non atteints du COVID-19 au Japon - AFP

Chaque jour, ce sont plusieurs centaines de personnes qui se pressent aux portes des hôpitaux avec les symptômes du COVID-19. Pour cet interne* dans la préfecture de Chiba, cet afflux massif de malades ne permet plus de prendre entre charge les autres patients. «Tout notre temps est consacré aux patients pouvant avoir le coronavirus. On a plus assez de temps pour s’occuper des autres malades. C’est un problème ».

Interventions reportées, séjours en chambre écourtés, les médecins doivent désormais choisir les patients à hospitaliser en priorité. « On a pas assez de lits pour tout le monde. Les patients qui n’ont que de légers symptômes ou qui ne doivent pas subir d’opération urgente sont priés de rester à la maison ».

Selon le gouvernement, le Japon disposerait de 12,000 lits et 3,000 appareils respiratoires pouvant être mis à disposition des malades du COVID-19. Des chiffres qui se veulent rassurants pour le grand public, mais qui inquiètent fortement les professionnels de santé qui doivent gérer des patients âgés.

Dans un pays où 28 % de la population a plus de 65 ans, le COVID-19 pourrait en effet mettre les hôpitaux japonais à genoux. « On a pas assez d’équipement. Si l’épidémie s’accélère on ne pourra plus suivre ».



Un personnel soignant mal protégé


Face à la pandémie de COVID-19, le personnel soignant déplore les mesures de protection en interne- AFP

Pour cet étudiant en médecine près de Tokyo, le quotidien en milieu hospitalier est devenu très stressant. « Entre les consultations quotidiennes et les urgences du COVID-19, je fais beaucoup plus d’heures que d’habitude. Ça m’angoisse et ça inquiète aussi beaucoup ma famille ».

Outre la surcharge de travail, c’est essentiellement d’un manque de protection que se plaint aujourd’hui le personnel soignant japonais. « On est pas assez protégé. On a seulement quelques masques chirurgicaux et N-95 ».

Bien que le gouvernement ait distribué 13 millions de masques réutilisables aux établissements de soin en mars dernier, ce geste reste plus qu’insuffisant pour cette infirmière de Chiba. « Ce qu’il nous faut, ce sont plus de masques chirurgicaux. Pas des masques réutilisables qui ne tiennent pas ! ».

Face aux plaintes grandissantes des soignants, les hôpitaux ont alors décidé d’augmenter leur capacité de dépistage auprès du personnel. Les médecins et les infirmières qui souffrent des symptômes du COVID-19 ont désormais droit à un dépistage automatique. Si leur taux d’anticorps est presque nul, ils peuvent continuer leur service. S’il est supérieur à 10 %, ils sont invités à rester confinés chez eux afin de limiter les risques de transmission.

Loin de rassurer le personnel soignant, ces mesures ne font pas l’unanimité. Elles précèdent notamment de peu le décès d’une infirmière à Saitama le 15 avril, qui avait été testée positive au COVID-19 la nuit du 14 après s’être plainte pendant plusieurs jours d’un manque de goût. Le dépistage avait tardé car elle n’avait pas de fièvre.

Le même mois, 18 résidents d’un hôpital universitaire de Tokyo avaient aussi été contaminés. Ces derniers s’étaient rendus à une fête malgré les interdictions de sortie, ce qui avait provoqué un tollé général sur l’archipel et les foudres du grand public à l’encontre des services de santé.



Les mesures du gouvernement jugées insuffisantes

Les mesures du gouvernement de Shinzo Abe ne font pas l'unanimité auprès du corps médical japonais- AFP

Alors que les petits commerces tournent à horaires réduits depuis le début de l’état d’urgence - en dépit du confinement volontaire demandé par le gouvernement - , des voix du corps médical se sont élevées au quatre coins du pays face à ces mesures jugées trop laxistes.


Pour Koji Wada, professeur de santé publique à l’Université Internationale de Santé de Tokyo, un confinement plus strict est nécessaire pour la survie des services hospitaliers qu’ils ne jugent « pas prêts » à gérer l’épidémie de COVID-19 « à bien des égards ».


Lors d’une récente conférence de presse, le médecin avait en effet souligné le manque d’équipement et la nécessité de réfléchir aux problèmes éthiques qui en découlent. « Un appareil respiratoire peut être utilisé par un patient de 90 ans alors qu’une infirmière de 30 ans qui est gravement malade doit aujourd’hui faire sans. Ce sont des choses sur lesquelles il faut qu’on commence à réfléchir ». Le professeur soulignait également la nécessité de former le personnel à l’utilisation des appareils respiratoires, leur manipulation n’ayant pas fait l’objet d’une formation auprès de tous les soignants mobilisés.


Interrogé par la presse locale, Hiroshi Nishiura, professeur de médecine à l’Université d’Hokkaido, avait lui aussi évoqué la nécessité de mieux se préparer afin de ne pas reproduire la situation de certains pays européens. « Le Japon n’est pas encore au niveau de l’Italie en matière de pic épidémique, mais cela nous a appris une chose – il faut qu’on s’y prépare ! ».


Pour ce chercheur en virologie près de Tokyo, la situation actuelle ne permettrait d'ailleurs aucune lueur d’espoir. « Si les choses continuent comme elles sont, ça risque d’être de pire en pire avec l’arrivée de nouveaux malades. Il ne faut pas s’attendre à une amélioration avant au moins 2021 ». Pour lui comme pour beaucoup de ses confrères, la saturation hospitalière n’est donc ici plus qu’une question de temps.

-Interviews réalisées entre le 15 et le 19 avril 2020-

*Les noms des interviewés resteront tus dans cet article à leur demande.

L'article a été publié avec l'accord des interviewés.


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