Bref, il y a eu un « accident voyageur »







Samedi dernier, j'ai pris la ligne Chûô, qui relie la gare de Tokyo à celle d'Otsuki, pour rentrer chez moi depuis Shinjuku.

Un trajet en train au Japon, c'est toujours très calme : tout le monde a les yeux fixés sur son téléphone, on pourrait entendre une mouche voler, et la seule chose qui puisse vous tenir en haleine pendant 20 minutes est le fait de savoir si oui ou non, la tête de ce salaryman un poil pompette en face de vous va finir par toucher l'épaule pleine de pellicules de son voisin.


Pourtant, aux alentours d'Ogikubo, la quiétude qui régnait dans le wagon a été brusquement interrompue lorsque le conducteur a annoncé que le train allait devoir s'arrêter à cause d'un « accident voyageur », comprenez ici “suicide’‘ !



(Photo : Le trajet de la mort (source : Japan Railways))




La mort au bord du quai



La Chûô, c'est très pratique : on peut accéder à la gare de Tokyo pour sortir du Kantô, à Shinjuku pour les emplettes, et au Mont Takao pour la grimpette. Mais la Chûô, c'est aussi la ligne connaissant le plus de retard à Tokyo. Rassurez-vous, cela n'égale en rien la SNCF, championne d'Europe du casse-couillage ferroviaire depuis des années, mais il se peut que parfois les wagons soient arrêtés pour près de 45 minutes. La raison ? Cette ligne est le point de rendez-vous des Japonais ayant rangé l'envie de vivre au placard !


La Chûô comptabilisant le plus grand nombre de trains rapides et express de Tokyo, les Japonais en mal de vivre profitent du fait que ces véhicules ne s'arrêtent pas à toutes les stations pour sauter du quai… généralement non équipé de barrières de sécurité.


Cette ligne étant également celle dont l'entretien est le moins cher, les suicidaires la privilégient aux autres voies dont les dommages et intérêts se révéleraient extrêmement coûteux pour leurs familles.


En effet, depuis 2000, certaines compagnies ferroviaires du pays, comme la JR East qui possède la majeur partie du réseau tokyoïte (dont la Chûô), ont mis en place un système censé dissuader les usagers d'utiliser les voies à d'autres fins que celle prévue initialement : faire payer aux familles des suicidés les dommages et intérêts engendrés par leur décès. De quoi vous passez le goût du grand saut, quand on sait qu'un déraillement peut être facturé jusqu'à 100 millions de yen (environ 867 393 euros) comme le rappelle un employé de la JR au quotidien Mainichi Shinbun en 2002 :


« Trains don’t usually stop too long after a suicide, there’s rarely much damage to carriages and we rarely have to send anyone off to catch trains on different lines. In that regard, train suicides probably don’t cost too much. But to make sure we can cover the costs incurred when a suicide leads to a derailment, we have to ask the bereaved families of suicide victims to compensate us. The costs are usually in the range of 100 000 milions yens »
[Les trains ne s'arrêtent pas trop longtemps après un suicide, il y a rarement beaucoup de dégâts et nous avons rarement à rediriger les passagers vers d'autres lignes. De ce fait, les suicides par train ne coûtent probablement pas si cher. Mais pour être certain que l'on puisse couvrir les dépenses d'un déraillement engendré par un suicide, nous devons demander compensations aux familles endeuillées. Les coûts sont en moyenne de 100 000 millions de yen].


Bien que, selon les responsables de la JR East, le nombre d' « accidents voyageurs » semble avoir diminué sur les lignes les plus fréquentées du réseau depuis la mise en place de ce dispositif, il n'en est rien pour la Chûô que l'on surnomme affectueusementdepuis quelques années la « suicide train line ».



(Photo : La suicide train line, parce que sauter d'un pont c'est tellement cheap (source : Japan Railways))




Pourtant le train, n'est pas le moyen privilégié des Japonais pour en finir avec la vie. Selon un rapport de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) effectué en 2009 sur les moyens de se suicider en Asie, la pendaison serait la méthode la plus répandue sur l'archipel pour parvenir à ses fins avec 14 603 suicides enregistrés par pendaison, contreseulement 1 357  ’'sauts” la même année.









Des chiffres en baisse ?




Contrairement à ce que l'on pourrait penser à la vue de ces chiffres, le Japon n'est pas le pays qui connaît le plus de suicides au monde.


En effet, le dernier rapport de l'OMS sur les taux de suicide autour du globe positionne l'archipel à la 8e place du classement avec un rapport de 23,1 suicides pour 100 000 habitants, loin derrière le ratio de 36,8/100 000 de la Corée du Sud, leader mondial de la mort volontaire en 2015.


L'année dernière, le nombre de suicides au Japon était même redescendu en dessous de la barre des 25 000 suicides par an, avec 23 806 décès enregistrés par le Ministère japonais de la Santé, du Travail et des Affaires sociales, une première depuis quinze ans.




(Photos : Pays ayant le plus grand nombre de suicides en 2015 (source : classement effectué à partir des statistiques sur le suicide de l'OMS))




Pourtant, tout le monde n'est pas égal face au suicide. Si dans les pays développés l'écart entre les suicides masculins et féminins tend à se resserrer, au Japon l'inégalité face à la mort volontaire perdure, puisqu'en 2015, on enregistrait encore 16 499 décès chez les hommes, contre 7 307 suicides chez les femmes.


Concernant les classes d'âge, si les 70-79 ans représentaient la génération la plus touchée par le suicide en 2014, le dernier rapport du ministère de la santé indique qu'ils se sont fait supplanter par les générations suivantes. En effet, avec 4 021 décès en 2015, les 40-49 deviennent la classe d'âge comptabilisant le plus de suicides au Japon, suivis des 50-59 ans avec 3 946 décès. Les jeunes générations ferment alors la marche avec 551 suicides chez les moins de 20 ans, un chiffre alarmant puisqu'il est le seul à augmenter au fil des années.




(Photos : les chiffres du suicide au Japon en 2014 et en 2015 (source : Ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales))




Les causes du suicide au Japon : un casse-tête à étudier



Contrairement à certains faits sociaux comme le mariage ou la natalité, le suicide est particulièrement difficile à étudier en sciences sociales. “Pourquoi se suicide-t-on” relève à la fois de la société et du vécu personnel, de causes internes et externes au sujet, de la sociologie et de la psychologie, bref d'un méli-mélo dans lequel il est difficile de dégager une réponse claire et précise. Et c'est d'autant plus le cas au Japon, où l'histoire du pays a fait que le suicide n'a pas la même valeur culturelle que dans les pays chrétiens occidentaux.




Si en France, le suicide est associé à un mal-être personnel, au Japon, cet acte prend une dimension sociale : on ne suicide pas pour soi, on le fait pour le groupe.


En effet, depuis l'époque Kamakura (1185-1333), le suicide est considéré comme un acte réparateur de faute. Que cela soit pour le samourai qui perd sur le champ de bataille ou pour le criminel qui veut expier ses péchés, la mort volontaire apparaît alors comme un moyen de retrouver son honneur et de se faire pardonner. Aux yeux de qui ? Aux yeux de son seigneur pour le samourai qui n'a pas réussi à mener à bien sa mission, à ceux de sa famille ou des personnes qu'il a outragées pour le criminel dont les actes ont blessé autrui. A cette époque, se suicider relève donc d'un privilège : celui de se repentir des attentes auxquelles nous n'avons pas su répondre.


Bien que ce privilège ait été aboli sous Meiji (1868-1912) au moment du passage d'un gouvernement féodal à un gouvernement central, la tradition ne s'est pas perdue. Elle s'est transformée ! Faire ce qu'on attend de soi est donc toujours un leitmotiv au Japon, on ne demande simplement plus aux Japonais d'être au service d'un seigneur, mais au service de l’État, de l'entreprise, de leur famille, de l'ensemble des groupes sociaux auxquels ils appartiennent.


Et c'est en cela que diffère une société centrée sur l'individu comme la France, d'une société de groupe comme le Japon, nous rappelle l'intellectuel français Maurice Pinguet, dans son ouvrage La mort volontaire au Japon :


« En somme, le sujet occidental est porté à croire que son devoir est d'exercer à l'égard du monde une vigilance au nom du bien. Le sujet japonais est trop étroitement lié à son monde, qui est tout son bien : son devoir ne peut être que d'exercer sa vigilance contre soi-même au nom du bien de ce monde ».




Cette différence de pensée, se retrouve donc naturellement dans la manière d'appréhender le suicide. En France, le suicide est connoté négativement. Au Japon, ce n'est pas forcément le cas : le suicide sera honorable lorsque ce dernier a été fait au nom du groupe, mais il sera considéré comme honteux lorsque les raisons l'ayant motivé semblaient purement personnelles.



Mais où se trouve donc la limite entre égoïsme et altruisme ? On ne peut pas réellement le savoir ! Un homme de 75 ans atteint d'un cancer qui se suicide peut très bien l'avoir fait pour ne plus souffrir, comme il peut s'être donné la mort pour éviter à sa famille le poidsde sa charge. Tout est question de lecture du phénomène !




Plutôt que d'essayer de comprendre le suicide au Japon, qui prendrait une bonne dizaine d'années, je me contenterai de vous lister les motifs invoqués par les autorités nippones en fonction des classes d'âge.


En ce qui concerne les personnes de plus de 60 ans, les raisons évoquées seraient les problèmes de santé et les difficultés financières.


Concernant les deux générations comprises entre 30 et 59 ans, le chômage et les dettes seraient un motif suffisant pour mettre fin à ses jours chez les hommes, tandis que le divorce et les problèmes familiaux pousseraient les femmes au suicide. Si ça ne tenait qu'à moi, je dirais que ces motifs peuvent être corrélés avec la place qu'occupent les deux sexes dans la société japonaise. L'homme étant le chef du foyer, il est celui sur lequel toute la famille compte pour subvenir à ses besoins. N'étant plus capable d'assurer les revenus financiers, ce dernier manque alors à son devoir et se suicide pour réparer sa faute. Il en va de même pour la femme, qui étant le pilier de la famille autour duquel la vie domestique s'articule, peut voir en un divorce l'échec de son rôle à maintenir l'harmonie du ménage. Bien évidemment, les statistiques ne nous en diront pas plus.


Enfin, pour les moins de 20 ans, les brimades à l'école et l'échec aux examens apparaissent comme les principales causes de suicides chez les jeunes. Là encore, on pourrait y voir un problème d'intégration sociale, le harcèlement scolaire étant le rejet d'un individu du groupe, et l’échec aux examens pouvant être perçu comme un manquement aux obligations sociales, l'injonction donnée étant de réussir à tout prix.










La lutte anti-suicide : des avancées à petits pas



Afin de limiter les cas de suicides sur l'archipel, le gouvernement japonais a lancé depuis 2007 un plan d'actions « anti-suicide », dont le but premier est de déterminer pour chaque génération les raisons qui pousseraient les Japonais à mettre fin à leur vie, afin de ralentir le phénomène.




D'autres mesures ont également été envisagées, telles que l'amélioration de la prise en charge de la santé mentale dans le pays, la prévention contre le surmenage au travail, la traque aux sites internet incitant les jeunes au suicide, et la mise en place de campagnes de sensibilisation.


Si on ne saurait dire qui de la reprise économique ou du plan gouvernemental a inversé la courbe des suicides ces dernières années, l’initiative du gouvernement a eu le mérite de désacraliser le phénomène aux yeux de la population et de lui faire prendre conscience de l'ampleur du problème.




En effet, les associations anti-suicide ont fleuris dans les grandes villes, et les centres d'appels, à l'image de notre SOS Suicide national, ont élargis leurs champs d’action.


En 2009, le centre d’'aide tokyoïte TELL a ainsi ouvert une clinique spécialisée dans les consultations psy afin d'offrir un suivi aux personnes les sollicitant.


Récemment, ce sont même les créateurs de Pokemon Go qui se sont illustrés dans la lutte contre le suicide en peuplant de Pokémon des lieux autrefois déserts et propices aux morts volontaires, à l'image des falaises de Tojimbo où 150 personnes ont mis fin à leurs jours ces dix dernières années.



(Photo : TELL, centre de soutien psychologique bilingue (En-Jp) de Tokyo (source : telljp.com))




Conclusion 


Un jour, on équipera la Chûô de barrières de sécurité à chaque station. En attendant, le train est reparti après trois quart d'heure d'arrêt, et le salaryman éméché ne s'est pas affalé contre son voisin pelliculeux.










Sources :


→ Articles et Ouvrages


- BOSC, Nicolas, Le suicide au Japon : états des lieux. Psyhcologie-Tokyo.com, 2010. [En ligne] à l'URL: http://www.psychologie-tokyo.com/suicide_japan.pdf


- BOURAS, Nassim, Pokémon Go: des pokémon pour lutter contre le suicide au Japon. Réalité-virtuelle.com, 2016. [En ligne] à l'URL: http://www.realite-virtuelle.com/pokemon-go-lutte-suicide-japon-0410


- MAINICHI SHINBUN, Japanese Families Billed for Relative’s Suicide. Mainichi Shinbun, 2002. [En ligne] à l'URL :http://www.aintnowaytogo.com/suicideByTrain.htm


- NIPPON.COM, Les chiffres du suicide au Japon. Nippon.com, 2014. [En ligne] à l'URL:http://www.nippon.com/fr/features/h00075/


- PINGUET, Maurice, La mort volontaire au Japon, Paris : 1984, 380 p.


→ Statistiques


- MINISTRY OF HEALTH, LABOUR, AND WEALFARE, Mesures de prévention du suicide. Mhlw.go.jp. [En ligne] à l'URL :http://www.mhlw.go.jp/stf/seisakunitsuite/bunya/hukushi_kaigo/shougaishahukushi/jisatsu/boushitaisaku.html


- WORLD HEALTH ORGANIZATION, Methods of suicide: international suicide patterns derived from the WHO mortality database. WHO.int, 2008. [En ligne] à l'URL :http://www.who.int/bulletin/volumes/86/9/07-043489/en/


- WORLD HEALTH ORGANIZATION, Suicide Mortality Rate. WHO.int, 2016. [En ligne] à l'URL :http://apps.who.int/gho/data/node.sdg.3-4-viz-2?lang=en


→ Autre


- Site de TELL: http://telljp.com



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