[Question-Con-Japon]Pourquoi les Haikyo sont si populaires au Japon ?



Si je vous dis « tourisme au Japon », à quoi pensez-vous ?


À ces temples shinto aux couleurs chatoyantes ? À ces immenses buildings au cœur des grandes métropoles ? À ces immeubles délabrés en pleine campagne que la végétation a commencé à recouvrir ?


Si vous n'aviez pas pensé à la dernière suggestion, c'est normal, elle ne fait pas partie des guides touristiques classiques. Pourtant, elle séduit de plus en plus de personnes à travers le globe.


Qu'ils soient Japonais ou étrangers, amateurs de photographie, touristes en quête d'excursions inédites, ou simples curieux, les urbexers ont une passion qui transcende l'univers du tourisme : la recherche de lieux abandonnés au Japon, les Haikyo.


Pourquoi aller voir un hôpital en ruine alors qu'il est possible d'aller admirer Kinkaku-ji à Kyoto avec son magnifique parc et ses 10 000 touristes journaliers ? Qu'y a-t-il de si fascinant dans le jardin en friche d'un complexe immobilier laissé à l'abandon à Yokohama qu'il n'y a pas dans le potager de ma mamie qu'elle n'a pas désherbé depuis 2012 ? J'ai mené l'enquête…





Vous avez dit Haikyo ?


Avant d'entamer la partie de Cluedo, une brève description des Haikyo s'impose.


Âgés de 4 à 50 ans, les Haikyo ( 廃墟), littéralement “ruines” en Japonais, désignent des lieux contemporains laissés à l'abandon.


Des parcs d'attractions aux maisons individuelles, en passant par les musées ou les hôpitaux désaffectés, les Haikyo regroupent de nombreux bâtiments tous plus divers les uns que les autres. Certains sont délabrés, d'autres conservent encore tout leur mobilier, et tous ont été laissés tel quel par l'homme avant que la nature ne reprenne ses droits.



Selon le Nomura Reseach Institute, un institut japonais spécialisé dans les données relatives à l'urbanisme, le Japon compterait ainsi plus de 8 millions d’Haikyo. Des données surprenantes qui s'expliqueraient par l'imbrication de trois paramètres : le vieillissement rapide de la population, l'exode rural, et l'explosion de la bulle économique des années 1990.



Depuis le milieu des années 1970, le Japon est en proie à un vieillissement important de sa population.


Selon les derniers chiffres du Ministère de la Santé, les personnes âgées de plus de 65 ans représenteraient près de 26 % de la population totale actuelle, alors qu'elles avoisinaient à peine les 12 % à la fin des années 1980. Une croissance alarmante pour le pays qui serait dû à l'augmentation de l'espérance de vie et à une forte baisse de la natalité.


Si cette floraison de seniors fait alors le bonheur des services de gériatrie, il n'en est rien du côté de l'immobilier qui voit de nombreux propriétaires quitter leurs maisons de campagne pour venir s'installer en ville près de leurs enfants lorsque le poids des années se fait ressentir. Un phénomène de désaffection qui serait également accentué par l'exode rural.



Poussés vers les grosses métropoles pour leurs études ou leur travail, les jeunes générations n'ont que faire de ces petites maisons de campagne. Ne retrouvant pas de nouveaux propriétaires, elles finissent alors à l'abandon.



(source : OffbeatJapan, by Jordy Meow)


Mais les habitations ne sont pas les seuls bâtiments délaissés. Avec l'explosion de la bulle financière des années 1990, certains lieux publics sont aussi abandonnés. Et de nombreux établissements de loisirs (parcs d'attractions, musées, hôtels, etc.)  voient leurs portes fermer par manque de clients.




Une aubaine donc pour les amateurs d'exploration urbaine, dit urbex, qui ont fait de la ville leur terrain de jeu, et qui ont érigé la ruine au rang d’œuvre d'art.






(source : Dravenstale)

Mêlant tourisme, amour de la photographie et défi personnel, l’urbex est une activité qui séduit de plus en plus de personnes sur l'archipel.


Selon l’urbexer japonais Toru Kurihara, qui va à la pèche aux Haikyo depuis plus de 30 ans, on compterait plusieurs milliers d’urbexers amateurs au Japon, ainsi qu'une bonne centaine de vrais passionnés qui exploreraient chaque année plusieurs sites par an.


Pour le traducteur allemand Florian Seidel, administrateur d'un des plus gros sites de référence sur les Haikyo du Kansai, l’urbex serait même une activité en pleine expansion, bien que l'illégalité de la chose décourage de nombreux aventuriers :


« Les urbexers sont une petite communauté qui est restreinte par l'illégalité de son activité […] Pourtant, le nombre de blogs sur l’urbex a explosé. On est passé d'une douzaine [de blogs] à une centaine aujourd'hui dont la plupart sont en japonais » (CNN Travel)

En effet, le fait de pénétrer dans une zone sans permission et les dangers liés à l’urbex tels que la présence de fer rouillé ou de certains produits toxiques sont les principales raisons qui font que l'exploration urbaine reste une activité encore marginale :


« L’urbex est un loisir dangereux avec beaucoup d'imprévus [rappelle Florian Seidel pour le magazine The Japan Times] Un peu de bon sens et beaucoup de prudence sont donc essentiels lorsqu'il s'agit d'explorer des lieux abandonnés » (Japan Times)


C'est pourquoi les urbexers professionnels ont mis en place un règlement qui tient en une seule phrase : 


« Ne pas se blesser, ne pas se faire prendre, et laisser l'endroit tel qu'on l'a trouvé pour que les autres puissent en profiter » (ibidem)


(Photo : Qui tente ? (source : le livre scolaire))


Maintenant que nous savons de quoi on parle, rentrons dans le cœur de la question-con : comment cette pratique est-elle montée en popularité sur l'archipel malgré les risques qu'elle génère ?



En théorie : Un Retour nostalgique vers le passé ?



Lorsqu'on parle de vieilleries remises au goût du jour, l'une des hypothèses les plus prisées en anthropologie est celle du travail de mémoire.


Que se soient des écrits, des dessins, des chansons, ou tout autre forme de productions humaines, l'homme a depuis toujours cherché à conserver les éléments de son histoire.


À ce titre, l'architecture n'échappe pas à la règle. Et si on retient facilement la poignée de monuments qui a eu la chance de se voir inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO, on oublie souvent que la plupart des réalisations architecturales de la planète font l'objet d'une mise en valeur beaucoup plus anonyme. À l'image par exemple des vieilles maisons à colombages européennes que les petites communes protègent et restaurent elles-mêmes.


Est-ce que la maison à colombages située au 5 rue des Marguerites à Pépin-les-Près en Alsace a un potentiel intérêt pour l'humanité toute entière ? Pas forcément. Mais est-ce qu'elle a un intérêt pour le patrimoine culturel local ? Oui. Non seulement elle met en avant la richesse du savoir-faire français en matière d'architecture (c'est d'ailleurs pour cela que les maisons à colombages sont protégées par une convention de l’État), mais elle est également un élément important du paysage local pour les habitants de Pépin-les-Près qui s'y sont attachés et qui voient en elle un morceau de leur identité : c'est une maison à colombages DE Pépin-les-Près, faite par des artisans DE Pépin-les-Près, à une époque spécifique de l'histoire DE Pépin-les-Près


(Photo : Le patrimoine français (source : Build-green))



Mais quel rapport me direz-vous entre une maison à colombages alsacienne et un hôtel à moitié en ruine au fin fond du Kanto ? Leur intérêt architectural ? Loin de moins l'idée de douter de la prouesse technique de l'ouvrier qui a bâti le dit-hôtel, mais je ne pense pas que c'est cela qui attire les urbexers. A contrario, ce que représente le bâtiment en lui-même et le travail de mémoire qui s'y rapporte peut-être une bonne piste de réflexion.



En effet, une grosse partie des Haikyo connus aujourd'hui a été abandonnée au début des 1990 à la suite de l'éclatement de la bulle financière et des premiers effets du vieillissement accéléré de la population.


Les Haikyo appartiennent donc, à l'origine, à une période synonyme de plénitude économique et sociale pour le pays : la fin de la Seconde Guerre mondiale a développé l'ingénierie civile suite à la reconversion des ingénieurs de guerre, le commerce avec les USA bat son plein, l'automobile et l'électro-ménager révolutionnent la vie des ménages, et la société dont la force de travail était essentiellement agricole se restructure autour du secteur secondaire dans les années 1960 puis autour du secteur tertiaire à la fin des années 1970. Le niveau de vie augmente, c'est l'époque du baby-boom et le pays jouit d'un fort sentiment de cohésion au lendemain du deuxième conflit mondial. À partir du milieu des années 1960, le Japon accède même au rang de deuxième puissance mondiale derrière les États-Unis avec un PIB qui augmente chaque année de plus de 10 %.



Après l'éclatement de la bulle économique, c'est une autre histoire : les produits japonais s'exportent mal, les problèmes de remboursement des prêts bancaires se font ressentir, certains entrepreneurs font faillite, le taux de chômage augmente, et l'immobilier s'écroule. Un pur moment de bonheur qui vaudra alors à cette décennie le doux nom de “Ushinawareta juunen” (失われた十年), littéralement « la décennie perdue ».



Symbole des jours heureux, les Haikyo apparaîtraient donc comme les dernières reliques d'une époque bénie. Ce serait des morceaux du passé qu'on contemplerait par nostalgie du “bon vieux temps”.




Cette notion de nostalgie des jours heureux n'est pas étrangère aux Japonais. Bien au contraire !


Depuis quelques années, est apparu sur l'archipel un phénomène que les universitaires nomment le « boom d'Edo ». Faisant référence à l'attachement récent des Japonais pour tout ce qui rappelle l'époque Edo (1603-1868), le « boom d'Edo » cache une volonté de revenir à l'époque où le Japon n'était pas encore ouvert à l'Occident, où la mondialisation n'avait pas encore apporté son lot de déception, et où le pays était fort et uni. C'est notamment ce que rappelle l'historien japonais Matsunosuke Nishiyama dans un de ses livres sur cette période de l'histoire japonaise :



« Dès qu'on se heurte aux problèmes de la modernisation et de l'influence occidentale, un sentiment de nostalgie pour l'ère Edo apparaît […] Lorsqu'on critique la modernisation qui a suivit la restauration de Meiji (1868-1912), Edo apparaît tout naturellement comme “le monde qu'on a perdu’‘ » (Edo Culture : Daily Life and Diversions of Urban Japan)




Cet attachement se traduit alors par une forte volonté de mettre en avant l'héritage d'Edo. Des savoirs-faire locaux comme la plongée des ama, aux figures historiques de l'époque que NHK fait régulièrement revivre sur petit-écran avec ses drama historiques, tout ce qui est étiqueté près-XIXe siècle à le vent en poupe. En somme, « c'était mieux avant », et on le fait savoir !



Pour la philosophe française Murielle Hladik, certains Haikyo iraient dans ce sens et favoriseraient le travail de mémoire. On vient pour voir la ruine et pour témoigner de son histoire.


Vestige d'un passé glorieux, le Haikyo n'est alors plus admiré pour ce qu'il est mais pour ce qu'il représente : la conséquence d'un déséquilibre de la société.



« Aussi marginal que ce jeu puisse paraître, la multiplication de recueils photographiques et d’autres supports numériques montre qu’il existe une subcultureet un désir sous-jacent de visiter, de regarder ou de photographier ces ruines, fragiles et éphémères, léguées par la modernité. Ce souhait peut être considéré comme une expression directe de la crise économique sévère que le Japon subit actuellement, ou bien encore comme un symptôme du rejet de la société de consommation » (Traces du paysage)




C'est notamment le cas des Haikyo laissés par les bombardements d'Hiroshima. Sublimé par les photographies de certains artistes japonais contemporains comme Hiromi Tsuchida, le Haikyo devient l'instrument d'un mouvement contestataire. L'artiste immortalise la tragédie sur ses clichés, et le Haikyo n'est plus admiré que comme étant un résidu des horreurs de la guerre.



(Photos : Hiroshima par Hiromi Tsuchida (source : American Suburb X))


Si l'hypothèse de la nostalgie est séduisante, elle trouve pourtant rapidement ses limites.


En effet, premier problème, le travail de mémoire ne peut pas s'appliquer à tous lesHaikyo. Et si les ruines induites par les bombardements peuvent effectivement donner vie à des opinions engagées, en ce qui concerne la petite maison de campagne abandonnée en plein Shikoku, cela va tout de suite devenir plus délicat. Surtout lorsqu'on ne connaît pas les anciens occupants et qu'on ne sait pas pourquoi ils sont partis ! Si encore vous apprenez que le père de famille a fait faillite et qu'il a dû quitter les lieux avec sa femme et ses enfants sous le bras, d'accord, on peut peut-être faire de cetHaikyo l'étendard d'un passé regretté, mais comme dans la plupart des cas il est assez difficile de retracer l'histoire d'une habitation, l'hypothèse ne tient pas. Peut-être est-il parti en maison de retraite ? Peut-être a-t-il décidé de s’installer dans une jolie villa à Okinawa ? Qui peut savoir ?