[Question-Con-Japon] Qui sont les hosts de Kabukicho ?






Réputé dans le monde de la nuit pour ses clubs et ses bars à hôtesses, le quartier de Kabukicho est déprécié autant qu'il fascine. Ses célèbres portails rouges attisent la haine autant que les fantasmes, et les établissements qui le composent peuvent parfois heurter les mœurs des badauds quand ils ne passent pas inaperçus au milieu des buildings de Shinjuku. A l’image des Host clubs (ou clubs d’hôtes) qui ont attiré mon attention.


Car OUI, ce ne sont pas forcément sur les bars à hôtesses ou autre salon de massage ''douteux'' qu'on tombe lorsqu’on s'aventure à Kabukicho pour la première fois !

Située à quelques mètres à peine du cinéma TOHO, la rue des host clubs a de quoi attirer le regard : posters géants de faux-blondinet qui fait la moue comme une jeune fille de 14 ans sur ses selfies ; jeunes hommes qui vous abordent une fois le soleil couché pour vous proposer des discounts dans des boys bars ; et autre néon géant vendant de la ''romance'' à 3 000 yens de l'heure (24 euros), il devient toute de suite évident que le Gozilla de TOHO n'est pas la seule attraction du coin.


Que fait-on alors dans ce genre d’endroit ? C’est la question à 1 million de yens à laquelle personne ne semble pouvoir répondre !


En effet, si vous demandez un peu partout autour de vous, vous entendrez plusieurs sons de cloche : ce sont des endroits où des serveurs mignons viennent vous parler pour 3 000 yens de l'heure et dont les clientes sont riches comme Crésus; ce sont des endroits où des gigolos vendent une fausse romance à des femmes désespérées pour 3 000 yens de l'heure et espèrent leur faire acheter une bouteille de champagne qui en vaut le triple ; ce sont des endroits tenus par des Yakuza où des prostitués vont essayer de se faire entretenir par des petites vieilles qui ont bien plus que 3 000 yens dans leurs porte-monnaies. Bref, vous l'aurez compris, personne ne sait vraiment ce que ces hommes traficotent à Kabukicho, mais tout le monde s'accorde à dire que ce n'est pas très reluisant !


Afin de faire fi des stéréotypes et de comprendre un peu mieux qui sont ces jeunes éphèbes dont les visages photoshopés égaient les allées du quartier rouge, j'ai décidé d'aller me renseigner à la source et d'interroger Eve, hôte dans l'un des clubs les plus populaires du quartier.


Qui sont vraiment les hôtes de Kabukicho ? C'est notre Question-Con Japon du mois de mai.






Les host clubs, des établissements bien implantés à Kabukicho



Avant de rentrer dans le vif du sujet, attardons-nous un peu sur le fonctionnement des host clubs.


Crée à Kabukicho en 1966 pour le plus grand plaisir de la gente féminine de Tokyo, le premier host club pose les fondements du service tel qu'on le connaît aujourd'hui : boissons alcoolisées à volonté pendant une heure (dit nomihodai (飲み放題, のみほだい)), service irréprochable, et jeunes hommes tirés à quatre épingles à l'écoute de leurs clientes, le premier club d’hôtes se veut un espace de détente pour les veuves et les femmes au foyer esseulées de la capitale. Du moins, selon l'anthropologue Akiko Takeyama, auteur de Commodified Romance in a Tokyo Host Club :


« Le premier host club a ouvert à Tokyo en 1966, mais ces cibles étaient surtout les femmes aisées, les épouses de chefs d'entreprise, les veuves fortunées, et ainsi de suite »

( Commodified Romance in a Tokyo Host Club, 2005)



D'abord réservé à une clientèle fortunée, le concept de host club se démocratise quelques années plus tard avec l'aide des médias et du bouche-à-oreille. Le quartier de Kabukicho devient alors le ''quartier des hôtes'' sur la capitale, et le phénomène commence à s'exporter dans les autres grandes villes du pays comme Osaka et Yokohama. Aujourd'hui, on compterait d’ailleurs plusieurs centaines de clubs rien que dans le quartier rouge, un record national :


« À l'époque le business des host clubs était limité et pratiquement invisible aux yeux du public. Cependant en cinq ans, les host clubs ont attiré l'attention des médias et sont devenus monnaie courante au Japon. Le nombre de clubs a rapidement augmenté, particulièrement dans les grandes villes comme Tokyo, Yokohama et Osaka. Aujourd'hui, les clubs seraient estimés à 200 et les hosts à plus de 5 000 à Kabukicho »

( Commodified Romance in a Tokyo Host Club, 2005)






Mais concrètement, comment rentre-t-on dans ce genre de club ?


En réalité, ce n'est pas si simple qu’il y parait ! Car bien que la légèreté du lieu puisse laisser penser le contraire, les host clubs possèdent une réglementation très stricte.

Là où les premières entrées vous seront généralement facturées au prix amical de 3 000 yens l'heure, la politique de la maison joue sur le succès de ses employés : si vous voulez que votre host préféré (généralement choisi à l'issue de la première visite) prête une oreille attentive à tous vos petits tracas du quotidien, vous allez devoir lui montrer monnaie en main que vos problèmes valent le coup d'être écoutés !

Le prix des visites suivantes ? Entre 10 000 et 30 000 yens l'entrée (entre 81 et 242 euros) ! A débattre bien entendu selon le club, l'host avec lequel vous avez choisi de discuter, et les consommations de Monsieur qui ne sont évidemment pas prises en compte dans le nomihodai ( ̶e̶t̶ ̶c̶o̶m̶m̶e̶ ̶p̶a̶r̶l̶e̶r̶ ̶d̶o̶n̶n̶e̶ ̶s̶o̶i̶f̶,̶ ̶M̶o̶n̶s̶i̶e̶u̶r̶ ̶a̶ ̶s̶o̶u̶v̶e̶n̶t̶ ̶t̶r̶è̶s̶ ̶s̶o̶i̶f̶).






Si la recette peut laisser dubitative, elle connaît pourtant un énorme succès ! Des sites spécialisés dans les ''bons plans'' en matière d'host clubs pullulent désormais sur le net, et certains hôtes ont même réussi à élever leur notoriété au rang de véritables stars ! À l'image de Roland, 26 ans, qui travaille au club Platina de Kabukicho et qui a eu le droit à sa propre exposition à Ikebukuro il y a quelques mois de cela.



(Photos : Pub pour un club sur la page officiel du quartier de Kabukicho, Roland a sa propre exposition, et des stickers ‘’hôtes’’ de Kabukicho pour l’application LINE (sources : Kabukicho.or.jp, soranews24.com, LINE.jp))




Comment devient-on ainsi l'un des hommes les plus courus de Shinjuku ? Qui sont les clientes sur lesquelles reposent cette industrie qui peut paraître sombre de prime abord ? C'est ce que notre enquêté nous a aidé à comprendre.



Un métier où la psychologie compte plus que le physique ?


Être host, ça s'apprend. C'est du moins ce que nous a confié Eve, 23 ans, hôte au club Aqua depuis plusieurs années.


Comme beaucoup de hosts du quartier, Eve est entré très jeune dans le monde de la nuit. Un monde qu'il connaît d’ailleurs depuis l'enfance, puisque sa mère (d'origine philippine) gère un club d’hôtesses à Iwate :


« Je travaille au club Aqua de Kabukicho. J'ai commencé le travail d'host à l'âge de 16 ans. Et maintenant j'en ai 23 ans […] Ma mère vient des Philippines et travaillait déjà comme « mama » (gérante de club d’hôtesses) dans la préfecture de Iwate. Du coup depuis le primaire, je voyais des hosts. Je les voyais aussi passer à la télé, ils avaient de l'argent, et je suis dit que ça devait être cool de faire ça »


Si comme Eve beaucoup de jeunes des milieux modestes tentent de se faire un nom en jouant de leur joli minois, la plupart d'entre eux tombent de haut lorsqu'ils comprennent que ce monde fermé requiert bien plus qu'un physique agréable pour percer.

En effet, la plastique ne suffit pas pour devenir hôte ! Il faut aussi réussir les entretiens d'embauche et prouver qu'on est capable d'apporter aux clientes ce qu'elles désirent, à savoir de l'écoute et du réconfort :


« En premier, on passe un entretien d'embauche dans le club qui nous intéresse. Vous vous présentez, on étudie votre profil, et on vous dit si ça le fait ou pas […] Bien évidemment le visage est important. Si vous êtes mignon, c'est bien. Après, y'a pas mal de mecs mignons qui veulent devenir host, mais ça ne suffit pas. On va juger aussi par exemple la manière de parler, la manière de se conduire… Par exemple si vous jouez du piano [montre ses partitions, il devait jouer ce soir-là un morceau de Final Fantasy pour un anniversaire au club] ou des trucs comme ça, c'est un gros plus »


Une fois embauchées, le chemin vers la gloire est encore loin pour les nouvelles recrues qui doivent alors suivre une formation où on leur apprend à devenir de parfaits gentlemen :


« Au début, on nous forme. Par exemple pour éviter ce qu'on appelle le Bakudan. Vous savez ce que c'est le Bakudan ? [mime une bombe] ''BOMB'' (en anglais) !
Par exemple je bois avec mes clientes et le jeune host vient aider à servir à boire et faire un peu connaissance. Mais par exemple, plus tard le jeune peut contacter ma cliente en disant ''tu sais moi je suis mieux que Eve''. Dire qu'on est mieux qu'un autre, tout ça, c'est voler la cliente d'un autre en fait. C'est ce qu'on appelle le Bakudan. Du coup, pour éviter ce genre de choses, on nous dit que ce n'est pas bien. On nous apprend aussi les manières de la table, comment servir à boire, comment nettoyer... c'est un peu comme une formation du coup. Y'a même un programme bien établi qui dure à peu près 5 jours ! »


Art de la table, art de la conversation, les rudiments du parfait host ne seraient rien sans la maîtrise de ce qui fait toute la différence selon Eve : la psychologie féminine !


« En tant qu'host la chose la plus difficile, c'est la psychologie féminine je pense [rires]. Comment dire… les clientes qui viennent souvent au host club… la majorité d'entre elles, on va dire 70 % environ, ce sont des femmes qui travaillent dans les ''services'' [sous-entendu des hôtesses]. Vous comprenez ce que je veux dire ? Du coup, comment dire… leur état d'esprit devient assez particulier avec le temps »


En effet, les clientes des hosts du XXIe siècle ne sont plus du tout celles des débuts de la profession ! Et bien que les stéréotypes ont la vie dure, il faut noter que la plupart des clientes des clubs d'hôtes ne sont ni riches, ni âgées. Elles ont pour la majorité d’entre elles entre 20 et 30 ans, et viennent de milieux populaires où vendre son corps contre un peu d'argent fait partie du quotidien.

Les host clubs s’apparentent donc ici à une forme d'échappatoire, où les bonnes manières et l'attention des hommes du club leur font oublier pendant une heure ou deux que les hommes qu'elles rencontrent à l’accoutumée ne voient en elles rien de plus que des objets de désir :


« [Notre job] c'est simple : on fait du service client. On s’assoit avec les clientes, on parle avec elles, on boit avec elles, et on s'assure qu'elles aillent bien. Voilà en gros ce que fait un host »


Les hôtes font ainsi office de soutien moral, un soutien qui peut parfois se retourner contre les clientes qui n'hésitent pas à s’engouffrer dans la spirale de la prostitution pour profiter chaque semaine d'une heure d'attention :


« Elles sont jeunes, naïves, déprimées. Elles ne font pas du tout un métier qui leur plaît à la base. Du coup si elles trouvent ne serait-ce qu'un host qui leur plaît, ça va les motiver à continuer dans ça […] Ce ne sont pas forcément des prostituées, mais elles peuvent le devenir. Et si elles trouvent un host qui leur plaît, elles vont devoir travailler plus pour le voir car les clubs coûtent chers. Du coup elles peuvent commencer à se prostituer »


Pour Eve, ces clientes borderlines représenteraient environ 70 % de la clientèle des host clubs de Kabukicho. Elles prendraient notamment l’apparence de mères célibataires, dont les conditions de vie peuvent parfois être difficiles au Japon :


« [Parmi ces clientes qui tombent dans la prostitution] on a les mères célibataires. Elles ont besoin d'argent pour éduquer leurs enfants car ça coûte cher aussi. Après combien de pour-cent elles représentent… franchement dans Kabukicho, je dirais la moitié »


Heureusement, toutes les clientes des host clubs ne sont pas comme cela. Et il existe aussi une petite partie de la clientèle qui vient au club simplement pour s’amuser :


« Les clientes viennent plutôt pour se détendre. Aujourd'hui on va au host club comme on irait à l'izakaya ou au karaoké […] Par exemple, quand elles ont des enfants turbulents ou que leur mari n'est pas souvent là, ou qu'elles sont stressées par la vie de famille, pour se détendre ces femmes vont aux host clubs. Elles boivent un coup, elles papotent… On s'occupe d'elles, ça les déstresse. »


C’est pourquoi, les clubs de Kabukicho comptent des clientes de tout âge et de tout milieu social :


« Y’a vraiment de tout [en matière de clientèle]. Ça va de 16 ans à la fin de la vingtaine je dirais. Bien sure à 16 ans on les laisse rentrer, mais on ne leur sert pas d'alcool […] Les clientes, ça dépend vraiment des clubs en fait. Ça dépend vraiment du genre que veut se donner le club. Par exemple, y’a des clubs pour les trentenaires aussi, bien que la plupart des clubs soient faits pour les filles dans leur vingtaine. Moi personnellement j'ai eu des clientes de 16 à 45 ans. Y’a vraiment de tout en fait ! »



Le travail des hosts n'est donc plus réellement ce qu'il était il y a 50 ans de cela. Et si autrefois leur mission était essentiellement de divertir les femmes à la vie monotone, elle se partage aujourd'hui entre le divertissement et le soutien psychologique. Entre l'aide morale et les affaires.

Car bien que les hôtes fassent tout pour redonner le sourire à leurs clientes, ils n'en oublient pas leur objectif premier : se hisser en haut de la ''hiérarchie'', pour espérer obtenir la reconnaissance sociale et le confort matériel auxquels ils peuvent aspirer dans ce milieu sujet à la précarité.



(Eve, l'enquêté qui a bien voulu répondre à mes questions et qui a lui-même choisi les photos le représentant dans cet article, ''image à tenir'' oblige)




De l'importance du classement pour devenir le prince de Kabukicho



Si être un bon host passe évidemment par le fait d'avoir des clientes épanouies, ce ne sont pas les sourires béas de ces dernières qu'on prendra en compte pour juger de la notoriété ou de la réussite d'un hôte à Kabukicho. Loin de là !

À la place, on s'attachera plutôt à son ''classement'' et à son intégrité…









En effet, le classement est l’élément central qui régit le monde des hôtes. Ce dernier permet non seulement de déterminer quel employé est le plus populaire auprès des femmes, mais également d'asseoir la notoriété de ce dernier dans un quartier où le statut prime. Être ''Numéro 1'' de son club s'apparente alors à une fierté, à un modèle de réussite, et cela devient l'enjeu majeur de chaque fin de mois dans un milieu où les points ne se comptent ni en nombre de clientes ni en déclarations d'amour, mais bien en billets de 10 000 yens :



« [Le classement] ce n'est pas nous qui le décidons. Ça se décide par rapport aux consommations qu'on ramène, à ce qu'on fait dépenser aux clientes : 50, 000 yens par exemple (403 euros), 200 000 yens par exemple (1 614 euros). Celui qui ramène le plus d'argent au club, c’est lui qui est classé ''Numéro 1'' »


Le classement est ainsi réalisé chaque mois par le reste du staff, les clubs comptant également des managers et des comptables au même titre qu'une compagnie lambda :


« Dans le club y'a du staff autre que les hosts. Y'a des gens qui travaillent sur PC, des gens qui gèrent les recettes […] Y'a une hiérarchie aussi et y'a des chefs de sections, des directeurs de clubs […] En général, ces personnes-là étaient hosts avant. Par exemple quand ils ne supportent plus l'alcool ou quand ils deviennent trop vieux, ils raccrochent et travaillent dans le club autrement.»


En effet, loin d'être de simples bars, les host clubs sont de véritables business ! Ils sont dirigés par des groupes comme de grandes entreprises, et chaque groupe contient alors plusieurs centaines d'employés. À l'image du groupe auquel se rattache l'Aqua :


«  A l'Aqua, on est environ 80. Après dans le groupe, le groupe qui tient l’Aqua, parce que oui en fait vous avez des groupes qui gèrent plusieurs clubs et y'a plusieurs clubs dans un même groupe, dans le groupe on est ... hmm… je dirais environ 300. Mais c'est pas le plus grand [groupe] hein ! Le groupe le plus gros, je pense qu'ils doivent être peut-être 800 par là »


C'est pourquoi, la concurrence au classement est rude et la jalousie présente entre les damoiseaux de Kabukicho :


« Il y a de la jalousie par rapport au classement ! Si y'a un host qui est beau et qui parle bien, qu'il a toutes les clientes, on le jalouse parce qu'il va rapporter plus d'argent que nous. C'est normal. Je pense que si on a pas ce sentiment de compétition, on peut pas devenir host. Le business, c'est le business »


D'autant plus que le classement n'est pas fixe ! Et selon les périodes de l'année, un ''Numéro 1'' peut très bien perdre tout son prestige. À l'image de Eve qui a été ''déchu'' :


« Moi, mon classement est vraiment mauvais maintenant. J'ai été ''Numéro 1'' [de son club] mais maintenant je suis 10e. C'est vraiment par vague en fait dans les host clubs. Vous pouvez être ''Numéro 1'' un mois et descendre le mois qui suit. Ça dépend aussi des périodes... si y'a beaucoup de vos clientes qui viennent ou pas »


Comment cela est-il arrivé ? Je n'ai pas eu la réponse. Cela dit, j'ai réussi à avoir des chiffres :


« Moi maintenant, je peux m'acheter du Hermès tous les mois. Je gagne environ 400,000 yens (3 228 euros) […] Pour un ‘’Numéro 1’’ par contre, c'est bien plus que 500,000 yens par mois (4 036 euros) […] Y'a vraiment de tout chez les hosts. Y'en a qui peuvent toucher 700,000 yens par mois… ouais entre 700,000 et 900,000 yens par mois (entre 5 650 et 7 264 euros). Ça peut descendre vers 250,000 yens aussi (2 018 euros)! Mais la moyenne je pense que c'est vers 500,000 yens. Après ça dépend vraiment de vous, de vos performances, mais ça peut monter vite »


Si ces chiffres peuvent faire rêver, Eve a tenu à rappeler que ces derniers ne doivent cependant pas être obtenus n'importe comment. Car bien que les recettes soient déterminantes pour devenir influent à Kabukicho, l'intégrité et le fair-play sont également à prendre en compte dans l'équation :


« Y'a beaucoup de règles [dans le monde des host clubs]. Par exemple j'en ai parlé tout à l'heure, mais le bakudan c'est interdit. Ou alors dénigrer un collègue aussi même si on l'aime pas (rires) […] Y'en a qui sont ''Numéro 1'' et qui l'ont fait [le bakudan], mais c'est pas une bonne chose. C'est pas honnête et c'est vraiment pas bon pour la réputation »


Gagner de l'argent, oui, mais sans tricher ! Voilà peut-être le secret d'un véritable ''Numéro 1''. Dans un milieu où les stéréotypes du ''mauvais garçon'' vont bon train, c'est en tout cas la vérité qu'a voulu me donner Eve. À savoir si cette dernière est absolue, nous n'en serons probablement jamais rien. Car s’il y a bien une chose qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que le monde de l'hosting n'est ni tout noir ni tout blanc !



(Un host probablement en ce moment à Kabukicho...)




Sexe, dérives et Yakuza : réalité ou stéréotypes du milieu ?



De la prostituée au gigolo, en passant par le sous-fifre du Yakuza, les stéréotypes vont bon train lorsqu'on évoque les hôtes de Kabukicho.

Pourtant, ces idées reçues ne seraient pas uniquement de l’ordre de l’imaginaire si on en croit les dires de notre enquêté pour qui la réputation sulfureuse des clubs viendrait en partie de la double journée qui incombe aux hosts.


En effet, le travail d’un hôte ne se termine pas une fois les dernières clientes rentrées chez elles. Et bien qu’un host ne travaille en moyenne que de 20h à 01h du matin, la plupart d’entre eux doivent par la suite répondre aux messages de leurs clientes et organiser les sorties qu’ils feront avec elles en dehors du club :


« En général, on travaille de 20h à 01h environ. Après, ça dépend vraiment des clubs. Mon club par exemple, on peut travailler de 21h à 02h. Mais à Kabukicho y’a vraiment de tout. Y’a des clubs qui ferment à 01h, d'autres à 02h, et même aussi certains qui ferment vers 06h du matin. Moi personnellement, je travaille jusqu'à 01h […] mais y’a beaucoup de choses à faire en dehors des heures de boulot. Par exemple, on côtoie les clientes dans le club mais aussi à l'extérieur. On fait des déjeuners avec elles, on va faire les courses avec elles, on leur parle sur LINE (réseau social). Du coup, on peut rajouter plusieurs heures de travail à côté »


Si pour notre enquêté ce travail supplémentaire n’en est pas vraiment un puisqu’il s’apparente à « une manière de rendre service », ce dernier peut facilement prêter à confusion vu de l’extérieur. Surtout quand certains hosts ne voient pas très bien la limite entre le professionnel et le privé, et qu’ils n’hésitent pas à coucher avec leurs clientes :


« Si vous rencontrez une fille qui aime les mêmes choses que vous et qui est super mignonne, au début vous la considérez comme une cliente lambda et vous faites du mieux que vous pouvez pour ne pas la regarder plus que les autres. Mais des fois, ça arrive que vous commenciez à vous intéresser à elle autrement. Moi, ça m'est arrivé autrefois »


Pour Eve, cette erreur de débutant est classique. Mais elle est évitée de plus en plus aujourd’hui grâce à la montée en puissance d’un de leur outil de travail… les réseaux sociaux :


« A cette époque [à ses débuts], beaucoup d'hosts couchaient pour fidéliser les clientes. Moi aussi je l'ai fait au début hein. Par exemple quand je trouvais qu'une cliente était bien, je tentais ma chance. Aujourd'hui avec les SNS, avec le fait que tout le monde puisse voir les photos, si quelque chose se passe avec une cliente, ça va savoir et c'est mauvais pour la réputation »


Reproche d’un manque flagrant de professionnalisme, prise en pitié des collègues, ou mauvaise ambiance dans le club, ces heures supplémentaires peuvent en effet avoir de graves conséquences sur la carrière d’un hôte si elles viennent à se faire savoir. D’autant plus avec les clientes fragiles psychologiquement, qui n’admettent pas qu’un host puisse avoir une vie sentimentale :


« Si on trouve quelqu'un avec qui faire notre vie et qu'on doit voir des clientes à côté… la copine peut devenir jalouse, refuser qu'on voit les clientes, ça peut devenir difficile, non ? Et puis, il y a des clientes qui peuvent se mettre en colère pour ça aussi. Après y’a peut-être aussi des personnes qui le prennent bien, mais en général les clientes n'apprécient pas trop »


C’est pourquoi, des dérapages arrivent parfois lorsqu’un hôte privilégie sa vie privée à son travail. A l’image d’un ‘’incident’’ que Eve a vécu il y a quelques années de cela avec une cliente qui s’était entaillé le bras pour attirer son attention :


« Y’a pas mal de choses qui arrivent, surtout avec les femmes déprimées ! Moi une fois par exemple, j'étais en contact avec une cliente par LINE mais je répondais pas tout de suite. Du coup, elle m'a envoyé une photo de son bras : elle s'était scarifié mon nom avec un couteau »


Ce genre d ‘’incidents’’ contribue donc indéniablement aux stéréotypes négatifs qui entourent le monde des host clubs depuis des années. Notamment lorsque ces derniers impliquent des vies, et que la presse les relaie :


« Ma cliente moi n’est pas morte […] par contre à Kabukicho, environ 8 femmes se sont jetées d'un toit l’année dernière. Probablement à cause d’un host, on sait pas trop. Mais c’était même à la télé ! »


Travail un peu trop pris à cœur par les nouvelles recrues, dérapages suicidaires d’une clientèle fragile, et quasi-omniprésence de l’alcool, rien d’étonnant donc à ce que le monde des hosts ait une si mauvaise image hors de Kabukicho. Surtout qu’à ses débuts le milieu était dirigé d’une main de fer par les maîtres du quartier, les Yakuza :


« Avant, y’avait pas mal de groupes gérés par les Yakuza. Mais aujourd'hui on essaie de ''nettoyer'' l'industrie, donc c'est plus le cas […] En général, la personne qui a monté son club ou son groupe maintenant l'a fait d'elle-même »


Si l’industrie de l’hosting est en pleine reconstruction aujourd’hui, le passé sulfureux des clubs continuent d’affecter l’image des hosts. Une image que ces derniers subissent alors au quotidien, et qui peut parfois entacher leur vie ‘’d’après host club’’.







Y-a-t-il une vie après le host club ?



Si pour le moment Eve semble épanoui dans son travail, le jeune homme songe déjà à sa reconversion.


En effet, peu de hosts continuent d’exercer après 30 ans. Et que ce soient pour des raisons de santé ou par choix personnel, la démission est souvent envisagée par les hôtes de plus de 25 ans :


« En général… quand on tient plus l'alcool par exemple, quand on en a marre, quand notre mère tombe malade… hmm… quand on rencontre quelqu'un et qu'on veut une famille avec cette personne, ou quand on devient trop vieux, on démissionne. Moi par exemple je pense arrêter dans 2 ans et demi. En général on arrête avant 30 ans car après ça devient plus difficile de trouver un job dans un autre domaine »


Il faut dire aussi que la reconversion s’avère parfois ardue pour ces jeunes qui n’ont généralement pas fait d’étude et dont la seule ligne sur le CV n’est pas forcément très appréciée des recruteurs. C’est pourquoi bien souvent les hôtes n’évoquent pas leur passé à Kabukicho, et préfèrent s’inventer une carrière de modèle par peur des stéréotypes et de la mauvaise image qui leur collent à la peau :


« En général, plutôt que de dire que je suis host, je dis que je suis modèle. J'ai un style vestimentaire et une coupe de cheveux assez particuliers quand même, donc on peut pas penser que j'ai un travail lambda. Du coup, je dis que je suis mannequin pour pas trop ''effrayer'' les gens »


Heureusement tout n’est pas noir pour les futurs retraités de Kabukicho ! Et le métier d’host permettrait même en réalité d’ajouter quelques cordes à son arc selon Eve. A commencer par de très bonnes capacités à communiquer et à analyser son environnement :

« [Trouver un autre emploi] c'est pas forcément difficile, mais après ça dépend vraiment du genre de travail qu'on veut faire. Après… comment dire… en tant qu'host, on apprend plein de choses sur les gens. Votre compréhension des gens fait un bond énorme !Vu qu'on parle tous les jours avec plein de femmes, on apprend à bien parler, à lire entre les lignes, à comprendre les émotions des gens… Du coup, les métiers des services comme agent immobilier par exemple, c'est facile pour nous de faire ça après. Par contre, c'est sûre que des métiers plus classiques dans les bureaux, c'est plus difficile »


Si les agences immobilières seraient donc potentiellement prêtes à employer notre enquêté lorsqu’il aura rendu son tablier Hermès, Eve semble avoir d’autres projets pour l’avenir, bien qu’encore un peu flous :


« Plus tard… en fait j'y pense de plus en plus. Si je deviens ‘’Numéro 1’’ souvent dans mon propre club, pourquoi pas créer mon propre club après ? En fait je pense de plus en plus à ce que je vais faire après, mais comme j'ai que 23 ans j'arrive pas à voir pour le moment ce que je pourrais réellement faire. Maintenant, je m'amuse, donc c'est l'important [ …] J'avais pensé ouvrir mon club, mais c'est super dur ! Y’a déjà pas mal de personnes qui l'ont fait. Y’a des gros groupes déjà implantés à Kabukicho, ça devient de plus en plus difficile de s'implanter à Kabukicho du fait de la concurrence. Du coup, j'ai pensé à ouvrir un autre type de boutique, genre un restaurant de yakitori, ou une boulangerie »


Cela dit, notre host n’est pas prêt de démissionner. Et s’il devait quitter l’Aqua, Eve devrait d’abord renoncer à un confort de vie auquel il s’est habitué :


« [Avant de démissionner] faut rembourser toutes les dettes qu'on a avec le club. Par exemple, faut rendre sa carte de visite, faut rendre les vêtements, les trucs de marques… »


C’est pourquoi, notre enquêté vit l’instant présent et trouve même de nombreux points positifs à sa situation actuelle bien que l’alcool et la fatigue commencent à lui peser :


« Les bons points [du métier d’host] sont certainement le fait de toujours devoir se dépasser pour être ‘’Numéro 1’’ et le fait de gagner pas mal d'argent. Le fait aussi de devenir bon à l'oral, de savoir parler aux gens. Aujourd'hui, rien qu'en me baladant dans la rue, je peux dire tout de suite quel genre de personnes sont les gens que je croise en regardant leur visage ou leur expression. On acquiert beaucoup de connaissances relatives à la société, aux comportements humains, aux émotions… ça, ce sont plutôt les points positifs. Après, les points négatifs… pour moi c’est le fait que n’y ait pas de jour de congés. On peut pas rentrer chez nous pour dîner ou regarder la télé par exemple vu qu'on nous contacte tout le temps. Ça, et le fait que je tienne de moins en moins bien l'alcool »


Où sera donc notre enquêté dans 3 ans ? Cela reste un mystère. Quoi qu’il en soit Eve a encore le temps d’y songer, et de percer tous les mystères de ce monde intriguant qu’est celui des hôtes de Kabukicho.



Conclusion


Si le monde fermé des hosts restera probablement toujours un mystère pour les non-initiés, la petite facette que Eve a bien voulu partager nous aura quand même permis d’en apprendre un peu plus sur les idoles du quartier rouge. Car loin de l’image sulfureuse que les affiches de Kabukicho laissent suggérer, le métier d’hôte est bien plus complexe qu’un simple travail de ‘’gigolo’’.

Spectateur de premier plan de la misère sociale et de la précarité, ces hommes essaient en réalité de tirer tant bien que mal leur épingle du jeu. Un jeu qui se joue ici à l’unisson avec leurs clientes, à qui ils apportent tantôt une oreille attentive, tantôt une dose d’euphorie, le tout en essayant constamment de naviguer entre les scandales et les dérives (passées ?) du monde de la nuit.



PS : un grand merci à Eve pour son temps et ses explications, ainsi qu’à son amie qui nous a mis en contact.



Sources


DALE Roll (pseud.), « Introducing Roland: Top earner and most successful club male host in Tokyo », The Japan Times, 2018.[En ligne] à l’URL: https://japantoday.com/category/features/lifestyle/introducing-roland-top-earner-and-most-successful-club-male-host-in-tokyo


TAKEYAMA Akiko, Commodified Romance in A Tokyo Host Club, 2005, 8 p. [En ligne] à l’URL: https://web.archive.org/web/20120317062536/http://bangkok2005.anu.edu.au/papers/Takeyama.pdf



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