“Garder la face”, ou “ce que je déteste le plus au Japon”






Il y a trois choses qui m’insupportent ici: les gokiburi; la voix nasillarde des vendeuses à l'entrée des magasins; et la “bonne figure” qu'affichent les Japonais en permanence.

Au Japon, faire bonne impression est une chose primordiale. Ça passe par ne pas parler trop fort dans les transports en commun pour ne pas gêner les autres passagers, s'excuser une quinzaine de fois pour tout et n'importe quoi en moins de 24h, et ne pas porter de crocs en public (ok, j'ai inventée la dernière, mais à part si tu t'appelles Poutine ou si tu es infirmier, personne ne peut te respecter en crocs).  Mais surtout, faire bonne impression au Japon, c'est maîtriser le « masque » que nous portons et ne « perdre la face » sous aucun prétexte.


Selon Goffman, nous mettons tous en jeu une image de nous-même lorsque l'on entre en interaction avec une autre personne. Cette image de nous, c'est « la face », qu'il faut préserver à tout prix pour son amour-propre mais aussi et surtout pour garder une certaine valeur sociale au sein du groupe. Pour ceux qui sont calés sur Goffman, je vous arrête de suite : je sais bien que cette définition de la « face » est très résumée, pas forcément bien dégrossie, et qu'elle mériterait d'être détaillée, mais honnêtement, pour comprendre mes lamentations sur Tumblr, ce n'est vraiment pas nécessaire.


Concrètement, préserver la face, ça donne quoi ? Supposons que vous vouliez donner une bonne image de vous-même en société, mais que vous vouliez également demander l'heure (après tout, on peut être un gentleman sans montre). Vous allez vous excusez auprès de la personne à qui vous demandez votre renseignement avant, et parfois même aussi après lui avoir demandé, dans l'espoir de ne pas perdre la face.


La culture japonaise étant une culture de groupe, où faire partie d'un tout oblige les individus à penser en « nous » plutôt qu'en « je », les Japonais n'ont pas seulement tendance à essayer de « garder leur propre face », mais ils ont cette manie d'essayer aussi de préserver celle d'autrui….à l’extrême ! Bienvenue donc dans un monde où on ne fait jamais de reproches à autrui directement, et où il est rare d'essuyer un refus. Pourquoi ? Parce que non seulement vous serez vu comme un gros boulet, mais en plus, vous risqueriez de déranger l'autre, de le mettre mal à l'aise et donc, de lui faire perdre la face.


Changeons maintenant de système culturel. Rendez-vous 10 000 km plus à l'Ouest, dans le pays de la baguette, du saucisson Justin Bridou et de l'expression des sentiments même les moins distingués. Bienvenue dans une société “verbale”. Bienvenue en France, pays des râleurs champions du monde en titre indétrônables depuis plusieurs siècles. Vous le sentez là le malaise ? Quelle déception que de devoir faire ce que mon système culturel m'a fait répertorier comme étant des « ronds de jambes » ! Quel stress que de devoir m'interroger à tout moment sur la sincérité d'un “Oui” lorsque que je formule une demande à quelqu'un ! Quelle frustration quand je dois me taire au lieu d'exprimer avec vigueur tout mon mécontentement comme le savoir-vivre français l'exige (d'où la création de ce blog). Parce que oui, dans une société verbale, partager ses affects c'est communiquer. Voilà, c'est dit : maintenant vous avez un argument pour pouvoir râler en toute quiétude, c'est cadeau.




Faisons maintenant un petit jeu : une situation de travail vu par le système culturel japonais, puis par le système de pensées français.


Je suis professeure de FLE dans une école de français. Si un élève a un souci, il ne viendra JAMAIS me le dire. Pourquoi ? Parce que dans son système culturel, me dire ce qui ne va pas, c'est me déranger et c'est passer pour un navet. Donc, c'est perdre la face et me faire perdre la mienne. Du coup, il utilise THE technique : aller “s'exprimer” à la secrétaire de l'école. Logique, SAUF QUE ! La secrétaire est elle-même Japonaise. Que faire alors ? Et bien, on ré-utilise la même technique et on va rapporter le problème au patron, bien français, pour que ce dernier vienne me dire que la secrétaire lui a dit qu'un élève lui avait dit qu'il avait un problème. Vous suivez ?! Des fois, moi non plus.


Maintenant, passons au système culturel français. La phrase « Mon élève a un souci et va le dire à la secrétaire », une fois passée par le filtre culturel français et par celui de mon éducation familiale où être honnête c'est être intègre, donne « Il a même pas le courage de me le dire en face, et quand je lui ai demandé s'il avait un problème de compréhension il m'a dit “non” avec un grand sourire. Quel faux-c*l ! ». Sur le même principe, la phrase « la secrétaire va rapporter au patron le problème » donne : « Elle aussi est fausse. Je me sens trahie ! ».



Pourquoi ce billet ? Pour compenser mon manque de complaintes ? Oui, mais pas que ! Tout un billet pour vous dire que malgré toute la bonne volonté du monde, malgré l'ouverture d'esprit et la prise en compte du relativisme culturel, il est difficile de s'habituer à un nouveau registre de pensées. Cela demande des efforts de chaque instant pour lutter contre ses propres préjugés et ses automatismes inculqués depuis l'enfance. Personnellement, j'essaie de m'habituer à ce mode de fonctionnement si différent du mien. Et quand je perds la face parce que j'ai encore fait une maladresse, ou parce que je ne me sens pas à l'aise dans ce monde “trop respectueux” de la face d'autrui, et bien je me réfugie dans mon système de pensées français et je me plains sur Tumblr. Parce qu'on va pas se mentir, râler ça fait du bien.



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© 2015 Blog Miss Frenchy Japan, Web Designer Murakami Akihito

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