[Question-Con-Japon]L'amour 2.0 les sites de rencontres ont-ils un avenir au Japon


site de rencontre japonais



Qu'il soit tendre, passionné, ou destructeur, l'amour fait tourner les cœurs et les têtes depuis que le monde est monde. Et quand on parle de lui, il y a bien souvent deux camps : ceux qui ont été touchés par sa grâce… et les autres ! Ceux que Cupidon a malencontreusement placés sur sa liste de courses par mégarde. Non, Hiroshi ne devait pas se retrouver entre les carottes et le Sopalin !







Au Japon, ils seraient de plus en plus à être délaissés par l'ange tête en l'air. Selon les dernières estimations du Bureau National des Statistiques, près de 34 % des hommes entre 35 et 39 ans serait encore célibataire. Pour les 30-34 ans, ce chiffre avoisinerait les 47 %. Un record pour l'archipel qui n'a enregistré que 620 523 mariages en 2016.



Pourtant, ce n'est pas nouveau ! Et le Japon souffre en réalité de ce célibat ambiant depuis les années 1980. Un problème alarmant que le gouvernement prend désormais très au sérieux puisque la dénatalité qui en émane ajoutée au vieillissement accéléré de la population a fait perdre à l'archipel 1 million d'individus ces dix dernières années.



Manque de temps, désillusion, peur de ne pas trouver la bonne personne, nombreuses sont les raisons qui pousseraient les Japonais à ne pas se marier. Une porte grande ouverte, que les sites de rencontres commencent alors à saisir !


En effet, ces dernières années, la toile japonaise a vu apparaître tout un tas de sites de dating en ligne : Match Japan, Pairs, Tapple, toutes ces applications ont vu leur nombre d'utilisateurs grimper en flèche !



Pourtant leurs recettes sont bien maigres, et les Japonais resteraient encore frileux à passer par un intermédiaire 2.0 pour essayer de trouver l'amour. Un phénomène qui peut surprendre quand on sait que les agences matrimoniales sont encore populaires au Japon.



Avec des recettes annuelles estimées par le Ministère de l’Économie à plus de 60 milliards de yens (460 millions d'euros), ces spécialistes de l'amour issus de la tradition de l’Omiai, le mariage arrangé japonais, domineraient encore largement le marché de la rencontre amoureuse. Et loin devant les sites de rencontres dont les recettes s'élèvent difficilement à 17 millions de yens (130 000 euros) selon les derniers chiffres de l'agence de renseignements Statista.



Mais qu'est-ce qui ne va pas au pays de Cupidon ? Pourquoi les sites de rencontres peinent à trouver preneurs dans un pays hyper-connecté alors qu'en France, on peut matcher son boss et son voisin de pallier sur Tinder dans la même journée ? C'est notre question-con du mois !







Le Japon, pays de l’Omiai



On ne va pas y aller par quatre chemins, le mariage arrangé est au monde ce que le poulet est au KFC : essentiel ! Et bien qu'aujourd'hui, le mariage d'amour fasse office de norme dans la plupart des pays développés, ce n'était pas le cas il y a quelques siècles de cela.








C'est notamment vrai pour le Japon.


Là où en France le mariage d'amour a pris l'ascendant à la fin du XVIIIe siècle, les mariages arrangés par les familles avaient encore la part belle. Japan Times estimerait ainsi à 70 % le nombre de mariages arrangés parmi les unions japonaises jusqu'à la fin des années 1940.


Attention ! On parle bien ici de mariages arrangés et non de mariages forcés ! Les conjoints ont certes fait appel à des entremetteurs pour se rencontrer, mais ils ont eu le dernier mot quant à savoir s'ils allaient se passer la bague au doigt ou non.



Cette différence d'évolution est encore perceptible aujourd'hui. Et là où au Japon, 7,3 % des mariages enregistrés en 2015 étaient des mariages arrangés d'après la sociologue Fumie Kumagai, en France, la même année, seul 1,8 % des Français avait rencontré son conjoint par l'intermédiaire d'un tiers selon les données avancées par le chercheur britannique Roger Penn lors de son étude sur les mariages arrangés en Europe.







Ce décalage culturel serait alors à mettre sur le compte des injonctions sociales. Dans un article précédent, je vous avais parlé des petits biscuits, ces femmes passées 25 ans qu'on stigmatise parce qu'elles n'ont pas encore trouvé “le bon”. Il semblerait que la pression sociale soit encore plus forte du côté des hommes ! Passé 35 ans, Monsieur devrait songer à trouver chaussure à son pied ! Non seulement pour rendre Mamanheureusement, mais également pour se donner un petit coup de pouce professionnel, la bague au doigt étant un gage de sérieux qui aiderait grandement dans la course à la promotion.




C'est pourquoi, aujourd'hui, de nombreux jeunes de moins 30 ans seraient prêts à envisager l’Omiai s'ils ne trouvaient pas la perle rare.


C'est notamment ce que souligne une enquête réalisée en 2016 par le sociologue américain Shailin O'Connell :


« (les agences matrimoniales) sont vieux-jeu, mais je pense qu'elles sont utiles […] elles éliminent les mauvais candidats avant que vous les rencontiez, donc c'est plus simple de trouver quelqu'un rapidement » (Yoichi, 19 ans, par O'Connell)
« Comme vous les payez, ils (les agences) se démènent pour vous trouver quelqu'un de convenable. Même si vous ne pouvez pas trouver quelqu'un par vous-même, même si cela prend du temps » (un photographe de 27 ans, par O'Connell)




Bien que désuet, l’Omiai apparaît pour certains comme la solution ultime au célibat à durée indéterminée. Ce serait également une issue de secours au problème de timidité maladive et aux heures sup’ qui limitent la vie sociale :


« Même quand vous êtes occupé par votre travail, ils (les agences) vous trouvent une femme, donc vous n'avez pas de soucis à vous faire » (un salaryman de 24 ans, O'Connell)






Mais comment cela se passe concrètement ? Pour comprendre la pratique actuelle, remontons un peu dans le temps pour voir ce qu'était l’Omiai au siècle dernier.



Si aujourd'hui, les Japonais passent par des agences ayant pignon sur rue, autrefois c'était un membre de la famille qui endossait le rôle de l'entremetteur.


Appelés Nakôdo (仲人), les intermédiaires (un pour chaque famille) étaient chargés d'organiser la rencontre de A à Z. Du portrait des prétendants qu'on présente aux parents de l'enfant à marier, à la rencontre des futurs époux, en passant par la mise en contact des familles.


Mais prenons un exemple concret.


1960. Les parents de Hiroshi, toujours sur la liste de courses de Cupidon depuis bientôt 30 ans, décident de marier leur fils. Ils en parlent autour d'eux, et la tante Toshiko, qui a de nombreux contacts, se souvient que la nièce de son ancien camarade de classe n'est pas encore mariée à 25 ans. Elle propose donc ses services à son frère qui lui donne carte blanche pour trouver une bru et reprend contact avec son ancien camarade de classe qui accepte de jouer le rôle de Nakôdo de son côté. Ils vont donc s'échanger les portraits des enfants pour que les parents respectifs puissent donner leurs avis, et si avis positif il y a, ils vont présenter les deux familles pour que ces dernières (et les enfants bien sur) puissent faire connaissance. Si le courant passe entre les deux amoureux, c'est gagné. Sinon, tant pis, la tante Toshiko a plein d'autres camarades de classe dont les nièces sont encore à marier.


2018. Hiroshi commence à trouver le temps long. Entre son travail qu'il ne quitte pas avant 23h, sa vie sociale aussi passionnante que celle d'une mouche, et sa mère qui lui demande quand elle aura le plaisir de prendre dans ses bras son premier petit-enfant, notre célibataire de 37 ans décide de s'inscrire dans une agence matrimoniale.



Appelées « Nakôdo Rengokai »(仲人連合会), ces agences fonctionnent exactement comme les Nakôdo de l'époque. Ils glanent le plus d'informations possibles sur les prétendants en leur faisant remplir un profil détaillé comportant aussi bien des informations de bases comme leurs noms et prénoms, que des informations plus personnelles comme leurs salaires ou leurs antécédents familiaux ; ils présentent à leurs clients les profils enregistrés dans leur banque de données en prenant soin d'avoir sélectionné au préalable des profils compatibles ; et ils organisent les rencontres entre les amoureux, puis entre leurs familles. Le niveau d'informations glanées est donc égal à celui que pourrait obtenir un membre de la famille, et les présentations se font de la même manière que celles que pourrait organiser un Nakôdo plus familier.


La seule différence est qu'ici, les enfants se rencontrent avant les familles, bien que Maman accompagne souvent son fils lors de la sélection des profils. Une démarche qui peut faire sourire, mais qui s'explique par le fait qu'au Japon, le fils aîné aura généralement la charge de ses parents lorsque ces derniers seront vieux. Bien s'entendre avec sa belle-fille est donc primordiale. Après tout, c'est elle qui fera votre soupe miso quand vous aurez 80 ans, alors mieux vaut éviter les accidents !







Après plusieurs rendez-vous, on commence à parler mariage ! En général, les Japonais passant par un intermédiaire se marient au bout de quelques semaines ou mois après leur rencontre. Pourquoi si peu de temps après ? Car les tarifs des agences matrimoniales visent la lune !


Non seulement vous payez pour figurer dans leurs books, mais on vous facture également la sélection des profils, les rendez-vous organisés, et le prix des assurances “tous risques” qui comportent un suivi du couple au fil des années, des conseils matrimoniaux en cas de litige, et une aide à la procédure de divorce au cas où les conseils auraient été inutiles. Un joli package qui vous reviendrait en moyenne à 525 000 yens (4 017 euros). On est donc bien loin du thé et des petits gâteaux demandés en compensation par la tante Toshiko !



Malgré ce coût certain, les clients ne semblent pas déçus. Et bien qu'il y ait des ratés, les personnes qui choisissent l’Omiai ne regrettent généralement pas leur décision :


« Je le recommande toujours à mes amis. Peut-être que c'est un peu cher, mais c'est certain qu'ils repartiront avec une bonne épouse » (Akihiro, 31 ans, par O'Connell)
« Je savais que c'était ma seule chance de trouver un bon époux. Du coup, j'ai attendu d'avoir les fonds nécessaires pour tenter l'aventure […] C'était une bonne option pour une femme dans ma position [toujours occupée par son travail], et j'ai même été chanceuse de trouver un mari si rapidement » (Akane, 33 ans, par O'Connell)




Business florissant, les agences matrimoniales ont su se réapproprier les codes d'une tradition millénaire et semblent donc avoir encore de beaux jours devant elles sur le marché de la rencontre amoureuse. Mais qu'en est-il des sites de dating ?






Les sites de rencontres comme alternative au stress… de la rencontre ?!



À l'heure du numérique, de plus en plus de Japonais se tournent vers les sites de rencontres pour espérer trouver l'amour avec un grand A.



Selon une étude de marché réalisée par Statista, ils seraient 2 Millions à utiliser ces applications quotidiennement. Une petite clientèle (pour le Japon) qui devrait croître selon les estimations, et atteindre les 2,8 millions en 2022. À titre de comparaison, la France, dont la population est 1,8 fois plus petite que celle du Japon, compterait à elle seule 1,3 millions d'utilisateurs réguliers d'après un article du Parisien paru en 2016.



Bien que timides sur le marché, les sites de rencontres arrivent quand même à séduire ! Et parmi les raisons de leur succès, un atout indéniable face aux agences matrimoniales : la fin du stress de la première rencontre !



C'est notamment l'argument énoncé par les participants d'une étude réalisée en 2009 par les psychologues américains James Farrer et Jeff Gavin sur les modes d'utilisation des sites de rencontres au Japon.


Sur 85 participants des deux sexes âgés de 25 à 45 ans, plus des trois quarts d'entre eux avançaient l’absence d'interaction physique comme principal argument d'inscription. Une raison qui peut porter à confusion quand on sait que le but d'un site de rencontre est justement… de faire des rencontres.


Et pourtant ! Cette peur de faire face à l'autre est également à l'origine d'une autre pratique très répandue dans la recherche de l'amour au Japon : les Gôkon, les rendez-vous à plusieurs !



Organisés par un homme et une femme chargés d'inviter des membres du même sexe, les gôkon sont des soirées dating où un groupe de moins de six personnes, composé à parts égales d'hommes et de femmes, “fait connaissance”. Je mets bien ici l'expression entre guillemets car bien souvent, le gôkon est à l'initiative de l'organisateur qui a déjà des vues sur le second. Les amis ou collègues qu'on invite ne sont alors là en général que pour “briser la glace” (et pourquoi pas faire d'une pierre deux coups si ça permet à sa meilleure copine de trouver quelqu'un).



(source : allaboutjapan)




La protection que représente l'écran d'ordinateur lorsqu'on s'inscrit sur un site de rencontre n'a donc rien d’extraordinaire. Rassurante, elle permettrait de s'exprimer plus librement. Un premier pas en douceur qui pourrait déboucher par la suite sur une première rencontre en terrain plus connu… ou pas !


Avancée également dans l'étude de Farrer et Gavin comme l'un des bons points des sites de rencontres : la facilité à couper tout contact avec l'autre !







Si vous avez déjà été sur un site de rencontres, qu'elles soient amoureuses, amicales ou peu importe, vous savez qu'il y a parf