[Question-Con-Japon] Pourquoi entend-on une petite musique dans les rues japonaises à 17h ?






Si vous êtes déjà allé au Japon, vous avez sûrement remarqué qu'une petite musique de rue retentit tous les jours sur les coups de 17h.

A mi-chemin entre la mélodie du marchand de glace et celle tout aussi glauque des boîtes à musique occidentales, cette petite musique d'une vingtaine de secondes qu'on surnomme affectueusement « goji no chaimu » (''la mélodie de cinq heures'') fait partie intégrante de l'environnement auditif japonais. Et on peut l'entendre aussi bien dans des grandes villes comme Tokyo que dans des petits bourgs de campagne.

Que se cache t-il derrière ce son emblématique de fin de journée ? C'est notre question-con du mois !






Des mélodies différentes à chaque coin de rue



Avant de rentrer dans le cœur du sujet, faisons un rapide topo sur ce qu'on peut entendre aux quatre coins de l'archipel.

En effet, vous n’entendrez pas la même mélodie à Tokyo qu'à Osaka, et vous n'en profiterez pas non plus aux mêmes horaires.


Traditionnellement diffusées entre 16h et 18h, la mélodie de fin de journée reprend souvent les airs d'une comptine pour enfants. Akatombo (''la cigale rouge''), Yuyake Koyake (''lever et coucher de soleil''), ces sonnettes bien connues des tous petits sont souvent utilisées comme « goji no chaimu » à travers le pays. Pourtant, le choix de la chanson et son heure de diffusion varient selon les villes et les quartiers !


A Tokyo par exemple, ce n'est pas une mais six chansons qui sont utilisées dans toute la capitale pour sonner les cinq coups de la fin de l'après-midi. Des tonalités propres à chaque ''arrondissements'', qui ont parfois des origines insoupçonnées.


Afin de voir clairement de quoi il s'agit, voici un petit aperçu des mélodies que vous pourrez entendre dans les rues de Tokyo lorsque le soleil se couche.





Yuyake Koyake


Faisant littéralement référence au lever et au coucher du soleil, Yuyake Koyake est la mélodie de 17h la plus répandue de Tokyo puisqu'elle est jouée dans plus de la moitié des ''arrondissements'' de la capitale, comme Sumida-ku (ex : gare de Oshiage), Shibuya-ku, Minato-ku (ex : gare de Roppongi), Shinjuku-ku ou encore Kita-ku (ex :gare de Oji ) et Chiyoda-ku (ex : gare de Akihabara).


À l'origine, c'est pourtant un poème composé en 1919 par Uko Nakamura, un professeur des écoles de Hachioji, féru de poésie. Comme quoi…







Le Quart-d'heure de Westminster



Dans la série des « goji no chaimu »-n'ayant-rien-à-voir-avec-le-Japon, le célèbre Quart d'heure de Westminster a toute sa place. Et pour cause ! Très répandue sur l'archipel, la chanson était utilisée à l'origine pour sonner les quarts-d'heure de l'église St Mary the Great en Angleterre.

Composée en 1793, la mélodie s'est ensuite répandue à Londres, pour finir sur les toits de Big-Ben et du Palais de Westminster à partir du milieu du XIXe siècle (d'où son nom « Quart-d'heure de Westminster »).


Quant à savoir comment la mélodie a atterrie au Japon, cela reste un mystère.

Néanmoins, l'hypothèse la plus probable serait qu'elle soit arrivée après la restauration de Meiji (1868-1912) via l'importation de montres en provenance d'Europe.

En effet, le XIXe siècle marque un tournant dans l'horlogerie japonaise puisqu'il signe le passage officiel au calendrier solaire, mais également le début de la production en série des premières horloges mécaniques à l'occidentale (ndlr : une tentative avait été faite au XVIIe siècle mais sans réel succès faute de public). Bien évidemment, cela reste ma propre supposition, et aucune étude n'a encore corrélée l’apparition de la mélodie britannique à la production des montres occidentales.


A Tokyo cependant, le Quart d'heure de Westminster est joué à Chuo-ku (ex : gare de Ginza), Setagaya-ku et Koto-ku (ex :gare de Kameido), et ça, c'est une certitude.








Minna no Uta et Soshite Mirai e, des mélodies uniques



Les quartiers de Tokyo, c'est comme les gens : il y a ceux qui rentrent dans le moule et ceux qui préfèrent suivre leur propre voix.


En effet, certains quartiers ont décidé de ne pas reprendre de mélodies déjà prêtes à l'emploi et ont préféré créer leurs propres hymnes. À l'image de Meguro-ku et de son Minna no Uta (''la chanson de tous'') et de Arakawa-ku (ex : gare de Nippori) et de son Soshite Mirai e (''pour le futur'') dont les paroles vantent la beauté de leurs quartiers respectifs.








Furusato et Eiji, la nostalgie des mélodies de fin de journée



Furusato (''pays natal'') est une chanson pour enfants composée en 1914 par le musicien Teichii Okano. Originaire de Nagano, le compositeur s'inspira de sa région natale pour chanter la nostalgie du foyer perdu. Une thématique qu'on retrouve également dans Eiji (''la route de la maison''), une mélodie empruntée à la neuvième symphonie du compositeur tchèque Antonín Dvořák.

Ces deux morceaux sont respectivement utilisés comme « goji no chaimu » à Toshima-ku (gare de Ikebukuro) et à Nakano-ku.







Le silence (non, ceci n'est pas un titre) de Bunkyo-ku



Si vous arpentez les rues de Tokyo dans l'espoir de découvrir les musiques de rue, rien ne sert de passer à Bunkyo-ku (ex : gare de Korakuen) étant donné que le quartier n'a pas de « goji no chaimu ».

Depuis 2005, l'arrondissement a en effet décidé de ne diffuser une petite musique qu'à 15h15 sur les postes de télé de ses habitants. Pas de chance !



(Photo : cela dit vous pouvez toujours venir y admirer le magnifique parc de Korakuen, ça ne mange pas de pain)




Bien que je me sois concentrée ici sur Tokyo parce que j'y vis, sachez que 90 % des villes japonaises utiliserait ce système de sonnerie si on en croit The Japan Times.


Certaines régions reprendraient ainsi les mêmes mélodies que sur la capitale, mais d'autres utiliseraient également des sonneries plus originales, souvent dans le but de rendre hommage à un artiste local.

C'est le cas par exemple du quartier de Minamisanriku dans la ville de Motoyoshi (préfecture de Miyagi) qui utilise l'opening de l'animé Evangelion (A cruel Angel's Thesis) puisque le compositeur du morceau est originaire de la ville, ou encore de la municipalité de Tateyama dans la préfecture de Chiba qui utilise la chanson Forever Love de X-Japan en l'honneur de deux des membres du groupe.







Hypothèse 1: Un moyen de rappeler aux enfants qu'il faut rentrer chez soi ?



Passons désormais à la résolution de notre problème !

Lorsqu'on demande aux Tokyoïtes pourquoi une petite mélodie anime leurs rues aux alentours de 17h, on obtient souvent la même réponse : ce serait pour rappeler aux enfants qu'il faut rentrer chez soi avant que la nuit tombe.


Bien que l'école finisse en moyenne à 15h30, beaucoup d'enfants ne rentrent pas directement chez eux après la fin des cours. Entre les activités extrascolaires et le juku (les cours du soir), ces chères têtes brunes sont en effet encore dans les rues lorsque le soleil se couche. Et bien que le Japon fasse partie des pays ayant l'un des plus faibles taux de criminalité au monde, on ne sait jamais ce qui peut se passer.

La mélodie de 17h serait donc un bon moyen de prévenir des drames, en rappelant aux enfants qu'il ne faut pas trop tarder dans la pénombre.


Du moins, c'est l'explication qu'on entend le plus ! Parce que lorsqu'on cherche un peu sur le net, on se rend rapidement compte que la raison d'exister de cette petite alarme est tout autre.


En réalité, la « goji no chaimu » serait utilisée pour s'assurer de la bonne fonctionnalité des hauts-parleurs d'urgences.







Hypothèse 2: une manière de masquer le tragique ?



Le Japon étant souvent sujet aux séismes et aux tsunamis, les haut-parleurs de rue sont un bon moyen pour les municipalités de diffuser des consignes de sécurité aux habitants en cas de catastrophes naturelles.


Nommée officiellement « shichōson bōsai gyōsei musen hōsō » (qu'on pourrait traduire en français par ''diffusion du gouvernement local pour prévenir des catastrophes''), la mélodie de cinq heures fait en réalité partie d'un système de prévention instauré à la suite du tremblement de terre de Niigata en 1964, afin de diffuser des annonces d'urgences lorsque l'archipel est touché par un caprice de Dame Nature.


Selon le site de la compagnie Fujitsu General, une entreprise spécialisée dans la fabrication de ce type de haut-parleurs, les premiers dispositifs auraient été mis en place en 1973 dans différentes villes de l'archipel, avant de se répandre sur l'ensemble du pays tout au long des années 1970.


Aujourd'hui, ce système de prévention serait présent dans la quasi-totalité des municipalités, et la « goji no chaimu » serait un moyen efficace d'entretenir le matériel et de rassurer les Japonais quant à la sécurité de leur environnement.



(sources : Flick/ Sophi Scarnewman)




D'accord, mais pourquoi une chanson et pas une simple sonnerie ?


Si je n'ai pas trouvé de réponse concrète à cette question, une remarque de la journaliste Lisa Wallin, correspondante pour le magazine Tokyo Weekender, m'a peut-être mise sur la voie.


Dans un article rédigé en 2017 pour le célèbre magazine, la journaliste souligne que la mélodie de cinq heures est utilisée « comme moyen pour le gouvernement et les habitants qui travaillent et vivent dans le quartier de confirmer que tout est en ordre » (Tokyo Weekender, 2017).

Une petite phrase, qui me fait penser que le choix de la mélodie serait plus d'ordre ''psychologique'' que politique.


En effet, les affreuses sirènes de pompier pourraient non seulement s'avérer être une nuisance auditive suffisante pour se taper la tête contre les murs pendant 20 secondes, mais elles pourraient également être une gêne inconsciente qui rappellerait à ceux qui l'écoutent que l'archipel est souvent victime de catastrophes naturelles. Un brouhaha quotidien, qui ne ferait alors qu'alimenter la peur collective de voir le pire arriver à tout moment.

A contrario, une mélodie douce et familière susciterait un sentiment de réconfort et de sécurité chez les auditeurs.


Et quoi de plus familier qu'une comptine pour enfants ?

Connues de tous depuis le plus jeune âge, les comptines renvoient directement l’inconscient à l'univers de l'enfance, un monde généralement associé à la douceur et à l'insouciance, loin des problèmes de l'âge adulte.

La « goji no chaimu » serait donc un moyen d'entretenir les haut-parleurs, mais également une manière indirecte d'amenuir le côté tragique de la réalité qui est que l'archipel est souvent en proie aux désastres naturels.



(quand les ''bonnes'' intentions peuvent cacher bien des choses)




Ce schéma de dédramatisation par l'enfance est d'ailleurs plutôt répandu au Japon !

Que ce soit dans les transports en commun ou dans tout autre lieu public, la plupart des affiches de prévention mettent en avant des personnages tout mignons afin de parler au plus grand nombre. Là où en France, on essaie de combattre le mal par le mal en collant des images ''chocs'' sur les paquets de cigarettes pour inciter les fumeurs à réduire leur consommation de tabac.


Cette prévention ''en douceur'' est également répandue dans d'autres pays d'Asie, puisque la Corée du Sud diffuse régulièrement dans le métro de Séoul une campagne de prévention contre les accidents ferroviaires mettant en scène de charmantes petites peluches… en train de se faire renverser !

Une campagne perturbante, qui me pousse à dire qu'on retrouve souvent le concept de prévention ''en douceur'' dans les pays ayant des dangers permanents sur le coin du nez, à l'image de la Corée du Sud qui doit vivre avec la menace nord-coréenne, comme si le familier était un moyen de dédramatiser le quotidien qui peut basculer à tout instant.


Encore une fois, ceci n'est qu'une hypothèse, mais elle pourrait également expliquer l'idée plutôt répandue selon laquelle la mélodie de cinq heures inciterait les enfants à rentrer chez eux.


En effet, selon Alice Gordenker, reporter pour The Japan Times, cette idée serait davantage une croyance populaire qu'un fait avéré, bien que cette dernière ne nie pas que l'alarme aurait aussi plusieurs buts cachés :


« L'idée est que, quitte à faire un test quotidien [de vérification du bon fonctionnement du système], la musique aurait aussi pu être programmée à une certaine heure pour servir d'autres causes, le fait de rappeler aux enfants de rentrer chez soi avant que la nuit tombe pouvant être l'une d'elles » (The Japan Times, 2013).




En donnant une raison d'exister plus ''douce'' à la mélodie de cinq heures, l’inconscient collectif aurait ainsi pu vouloir en oublier le but premier de la mélodie qui le ramènerait de facto à la dure réalité de la vie.







Quoi qu'il en soit, la « goji no chaimu » reste bel et bien utilisée pour d'autres annonces de la part de la municipalité. À savoir après si le fait de demander aux enfants de rentrer chez eux (sans vraiment leur demander) en fait partie, ça, c'est une autre histoire…





Une mélodie multi-tâches


Parmi les autres utilisations de la mélodie de cinq heures, les annonces municipales représentent la majorité des utilisations.


Du moyen de prévenir de l'arrivée d'un éventuel typhon, aux annonces rappelant qu'il faut jeter correctement ses ordures dans la semaine, en passant par les campagnes de vaccinations contre la grippe, la mélodie de 17h retentit souvent en dehors de son fuseau horaire pour servir de jingle aux annonces du gouvernement local.


Un moyen de souder la communauté, que la ville de Anamizu dans la préfecture de Ishikawa a d'ailleurs parfaitement compris.


Son rituel ? Lancer la « goji no chaimu » à 7h du matin avant de bénir les oreilles de ses habitants de son traditionnel « Ohayō! Kyō mo ichinichi ganbarimashō! » (''Bonjour ! Faisons aujourd'hui aussi de notre mieux ! ''). Une manière originale d'utiliser les hauts-parleurs, qui motive sûrement plus d'un salarié avant de partir travailler !



(C'est sûrement l'idée à Anamizu)




Conclusion


Appartenant à un système de prévention datant des années 1960, la « goji no chaimu » est un son incontournable de la rue japonaise.

Dans un sondage réalisé par deux chercheurs de Kyushu au début des années 2010, la sonnerie apparaissait même dans le Top 5 des bruits qu'on associe directement à la vie quotidienne, avec la petite musique lancée au détour des passages piétons pour signaler aux non-voyants qu'il faut traverser, et les voix des vendeurs de rues.

Quant à savoir pourquoi elle retentit vraiment, contentons-nous simplement de l'apprécier. Ou de se taper la tête contre un poteau pendant 20 secondes... Après tout, la musique quelle qu'elle soit reste une question de goût, non ?




Sources


Articles


BACKHAUS PETER, « The sounds of everyday Japanese life », The Japan Times, 2014. [En ligne] à l'URL: https://www.japantimes.co.jp/life/2014/03/30/language/the-sounds-of-everyday-japanese-life/#.W4I-NegzbIW


CLARK PARKER, « The 5.p.m going-home song », The Tokyo Files, 2016. [En ligne] à l'URL:https://thetokyofiles.com/2015/10/10/the-5-pm-song/


GORDENKER ALICE, « The 5.p.m bell », The Japan Times, 2013. [En ligne] à l'URL: https://www.japantimes.co.jp/news/2013/04/16/reference/bosai-musen/#.W4I4SugzbIW


WALLIN LISA, « The Bell Tolls for Three : The Many Chimes of Tokyo and Beyond », Tokyo Weekender, 2017. [En ligne] à l'URL : https://www.tokyoweekender.com/2017/05/the-bell-tolls-for-thee-the-many-chimes-of-tokyo-and-beyond/


Sites officiels de marques


→ Informations sur l'origine du système de prévention par l'entreprise Fujitsu General (jp): https://www.fujitsu-general.com/jp/history/1970/index.html


→ Informations sur l'horlogerie japonaise par la marque de montres Seiko (en): https://museum.seiko.co.jp/en/knowledge/wadokei/




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