[Question-Con-Japon]Pourquoi le cash est roi au Japon ?






Le Japon est un pays plein de paradoxes : les rues sont propres mais il n'y a presque pas de poubelles ; la criminalité est basse mais on trouve autant d'omawarisan que de chats aux intersections ; et on continue à payer en cash alors qu'il y a des robots à l'accueil de certains hôtels !


En effet, au Japon l'argent liquide est roi. Et que ce soit pour payer les courses de la semaine ou pour s'acquitter de la caution de son nouvel appartement, c'est en liasse de billets de 1 000 yens qu'on règle l'affaire. Ne vous y méprenez pas, les Japonais ont pourtant bien des cartes bleues ! Mais rien n'y fait, le cash reste le premier moyen de paiement sur l'archipel.


En tant qu'étranger, cela peut surprendre. En France on règle beaucoup de choses par carte bancaire, et les commerçants sont même obligés parfois de préciser que cette dernière ne peut être utilisée qu'à partir d'un montant minimal tant le réflexe de jouer de la CB est vif. Au Japon, certaines boutiques ne possèdent même pas de lecteur de cartes ! Et se promener dans la rue avec l'équivalent d'un demi-loyer sur soi ne choque ABSOLUMENT personne !


Comment explique-t-on alors ce phénomène ? D'où vient l'amour des Japonais pour l'argent liquide ? C'est la question-con du mois !






Le cash oui, mais pas que !


Avant d'ouvrir l'enquête, je tiens à casser un stéréotype : NON, les Japonais ne paient pas qu'en liquide !

C'est bien trop réducteur de dire qu'on ne paie qu'en cash au Japon. Et il existe en réalité de nombreux moyens de régler ses achats autre que les espèces.

À commencer par les cartes de transports SUICA et PASSMO !


Éditées par la compagnie Japan Railways, ces cartes sont l'équivalent Tokyoïte de la carte Navigo. On les utilise pour éviter de prendre un ticket à chaque trajet, et elles fonctionnent aussi bien pour les voyages en train que pour les déplacements en bus ou en taxi. Dernièrement, elles seraient aussi utilisées pour régler des achats.


Comme il est possible de stocker de l'argent sur ces cartes (sans frais), ces dernières sont devenues de véritables cartes de paiement ! Il suffit de les scanner à la caisse pour les débiter, et faire gagner ainsi un temps considérable aux clients qui doivent d'ordinaire fouiller leur porte-monnaie de fond en comble pour retrouver la fameuse pièce de 5 yens qui disparaît au moment de faire l'appoint. Un gain de temps qui séduit alors de plus en plus de consommateurs, puisque les paiements par cartes sans contrat représenteraient aujourd'hui 4,2 % des règlements effectués sur l'archipel d'après le site spécialiste de l'information numérique My Digital Week :


« Les moyens de paiement prépayés et les portefeuilles électroniques représentent 4,2% des paiements totaux. Chiffre pour le moins étonnant, car n’oublions pas que le Japon a été précurseur en matière de prépayé. »

(My digital week, 2018)



En effet, les cartes de transports ne sont pas les seules cartes sans contrat à avoir les faveurs des Japonais. La carte de paiement du 7 eleven ''Nadaco'' ferait les joies de plus de 45 millions de personnes, et la carte alternative du leader de la vente en ligne Rakuten fidéliserait aussi beaucoup d'adeptes du shopping online :


«  La « Rakuten Bank » propose des cartes de paiement à ses couleurs. Ses cartes se basent en partie sur sa monnaie électronique : les « Rakuten point ». Il est important de noter que les Japonais sont des clients fidèles. Ainsi, la carte Rakuten surfe sur ce mécanisme en récompensant ses clients via du cash back sur leurs achats. »

(My digital Week, 2018)



Le marché du web-commerce se porte d'ailleurs très bien, puisque le Japon en serait 4e mondial, juste derrière la Chine, les USA et le Royaume-uni, avec un marché estimé à 102 milliards d'euros.






À côté des cartes sans contrat, un autre moyen de paiement est aussi très répandu sur l'archipel : le netbanking !

Permettant de régler ses achats à posteriori au konbini, le netbanking octroie un délai de 6 jours au client pour s'acquitter de ses dettes. Ce dernier doit alors se rendre au konbini muni d'un identifiant qu'il transmet directement au caissier pour effectuer le règlement :


« Le paiement se fait alors via un identifiant (ID) que le client doit présenter à l’employé ou à une borne dans les 6 jours suivants sa transaction »

(My Digital Week, 2018)



Enfin, le QR-code (qui existe au Japon depuis les années 1990) et les applications téléphoniques sont aussi utilisés comme moyens de paiement au Japon. Récemment, le leader national du marché de la messagerie instantanée LINE a même mis en place un système permettant à ses 320 millions d'utilisateurs de payer des achats en ligne. Le système appelé Lineplay permettrait également d'avoir des réductions avec les commerces partenaires :


« Avec Linepay, le paiement est devenu affinitaire ; il permet de créer des mécanismes de fidélité encore plus performants grâce à l’effet de groupe et au fait que l’usager a toujours sa messagerie Line à portée de doigts. Outre les informations que le membre du réseau social reçoit, les partenaires peuvent lui adresser des promotions personnalisées grâce à la géolocalisation du téléphone ; le porteur peut alors à son tour partager les informations avec sa communauté »

(My Digital Week, 2018)



Malgré toutes ces alternatives, il est vrai que l'argent liquide reste le moyen de paiement favori des Japonais. Et de loin !

D'après un sondage conduit cette année par la banque HSBC, ces derniers ne seraient que 14 % à régler leurs achats par paiement dématérialisé, là où 59 % des Français ne jurent que par la carte bleue.

Ces chiffres sont d'ailleurs corrélés par la Japan Credit Association, un organisme qui s'intéresse aux modes de consommation des Japonais dans l'industrie du crédit. D'après l'institution, les transactions par e-money et cartes de crédit ne représenteraient en tout que 20 % des paiements effectués sur l'archipel !


Les résultats de ces sondages se ressentent alors au quotidien : en campagne ou dans les petits commerces des métropoles, il n'y a bien souvent aucun moyen de payer autrement que par espèces.

Et quand bien même les cartes de transports seraient acceptées, devinez avec quoi on a pour habitude de les recharger ?


Oui, du liquide !






À L'origine : La folle histoire du plateau à paiement !


Maintenant que nous avons cerné un peu plus le problème, attaquons-nous au cœur de la question-con… ou devrais-je dire au cœur de sa genèse !


En effet, c'est bien beau d'essayer de comprendre un phénomène, mais encore faudrait-il pouvoir dater son apparition. Pour cela je vais vous révéler un petit secret : le sujet du mois ne devait pas être celui-ci !


Ma question d'origine portait en réalité sur la popularité des plateaux à paiement qu'on utilise systématiquement pour rendre la monnaie aux clients. Que s'est t-il alors passé ? Comme toujours, j'ai dérivé !

Je me suis renseignée sur l'histoire des modes de paiement au Japon, et une chose en entraînant une autre, ma réflexion a débouché sur une interrogation plus globale.

Cela dit, ma courte histoire avec les plateaux à paiement m'aura été utile puisque j'ai pu remonter grâce à elle au moment où les règlements en liquide sont devenus la norme sur l'archipel.



(Photo : le fameux plateau à paiement (sources: learnjapanese123.com))



Appelés Karuton (du français ''carton''), les plateaux à paiement sont apparus à l'époque Edo (1603-1868) lorsque les transactions commerciales de main à la main s'apparentaient encore à du commerce mal maîtrisé :


« Sous Edo, seuls les commerçants des plus basses classes de marchants itinérants prenaient le paiement immédiatement. Les autres prenaient le paiement virtuellement par crédit »

(The Japan Times, 2015)



Selon le commissaire d'exposition du musée d'Edo interrogé en 2015 par le magazine The Japan Times, le paiement à crédit aurait longtemps été la forme de règlement la plus utilisée au Japon. Les commerçants réclamaient alors leur dû deux fois dans l'année (une fois à Obon en août et une fois en décembre) et ce n'est qu'au XVIIIe siècle que les premiers paiements en cash se seraient en réalité démocratisés.


Désireuse d'innover face la concurrence, la boutique Echikoya (qu'on connaît aujourd'hui sous la forme de la très luxueuse chaîne de grands magasins Mitsukoshi Store) va en effet révolutionner les modes de consommation de l'époque !

Si les prix de ses produits variaient jusqu'à lors régulièrement, elle met en place une campagne de prix fixes dont seuls les acheteurs payant directement en cash peuvent bénéficier. L'idée ne fait alors pas plus grand bruit que cela, mais la boutique remet le couvert quelques années plus tard en initiant le za-uri, la vente assise.


Le principe du za-uri est alors très simple : le client s’assoit devant le magasin, et le vendeur vient lui présenter les produits un à un pour que ce dernier puisse les examiner. Si le potentiel acheteur est conquis, il les paie en cash.

L'histoire ne dit pas ce qui séduisit les Japonais dans ce concept, mais toujours est-il que le za-uri devint viral. Echikoya ouvra plusieurs antennes basées sur le même principe, et de nombreuses boutiques copièrent ce qui deviendra l'un des magasins les plus prisés de Ginza. En 1900, le concept est totalement démocratisé : c'est le début des règlements en liquide (et accessoirement de la présence du plateau à paiement sur les caisses japonaises) !


« Avant 1900, la compagnie a changé les modes de paiement de ses branches pour les ventes en cash, et au fur et à mesure, d'autres commerçants ont suivi. Les transactions en liquide sont devenues de plus en plus courantes »

( The Japan Times, 2015)



L'utilisation massive de l'argent liquide n'est donc pas si vieille que ça sur l'archipel. Alors pourquoi les Japonais la chérissent-ils autant sachant que de nouveaux modes de paiement sont apparus depuis lors ?


Si on les écoute, ce serait tout simplement parce que la sécurité du pays se prêterait au liquide…






Piste 1 : Le Japon, un pays formaté pour le cash ?


Il ne faut jamais sous-estimer le poids des forums en sciences sociales. Certes certains spécimens français comme Doctissimo peuvent vous donner l'envie de vous ôter toute connexion internet, mais il n’empêche que les forums sont très précieux pour récolter l'avis d'un panel hétérogène sans avoir à constituer soit même le dit panel.


En effet, le web regorge de sondages et de discussions sur la relation passionnée qu'entretiennent les Japonais avec leur portefeuille. Quora pour les forums internationaux, My Navi pour leurs homologues japonais, HSBC pour les sondages financiers, la popularité du cash au Japon semble en passionner plus d'un.


Pourtant, on se rend rapidement compte que les réponses tournent en rond lorsqu'on demande aux Japonais pourquoi l'argent liquide est si utilisé au pays du soleil levant.

D'après le dernier sondage réalisé par HSBC cette année, la sécurité du pays serait le premier motif évoqué par les locaux pour justifier leur passion pour les espèces. Le deuxième ? L'anonymat !


Il faut dire que le pays se prête volontiers aux grosses coupures dans le porte-monnaie. Peu de vols à l'arraché, des baito (jobs d'appoint) rémunérés en liquide à la fin du mois, 200 000 ATM dans tout le pays permettant de retirer jusqu'à 50 000 yens (389 euros) par jour environ d'après la Japanese Banker Association, le Japon est formaté pour le liquide et ça se voit.


Cela expliquerait alors pourquoi les Japonais se permettent de sortir de chez eux avec autant de liquide dans les poches, et que de plus en plus de grosses transactions se concluent par une enveloppe pleine sur la table (légales les transactions, hein LÉGALES !).


Cette raison est d'ailleurs avancée sur plusieurs forums, tant par les Japonais eux-mêmes que par les expatriés vivant au Japon :


« Les gens ne se sentent pas en danger au Japon avec des tonnes d'argent liquide sur eux »
« Le Japon est un pays sûr avec un faible taux de vols et de criminalité »

(QUORA, 2014)



Bien que je ne doute pas de la sécurité du pays, le fait que cette dernière soit la raison principale qui pousse les Japonais à vénérer l'argent liquide atteint rapidement ses limites.


Tout d'abord, la plupart de ces résultats sont biaisés puisque ces propos sont principalement avancés par des utilisateurs ou des sondés de plus de 60 ans, utilisateurs qui sont généralement moins à l'aise avec les nouvelles technologies que les jeunes générations et qui sont donc moins enclin à utiliser les applications sur smartphones par exemple pour payer leur courses.

Deuxièmement, l'idée qu'on prenne du liquide parce que les conditions de vie le permettre n'explique en rien pourquoi on utilise si peu les autres moyens de paiement. C'est comme déclarer qu'on vient en tongs au bureau parce qu'on a le droit et qu'on en profite ! Que trois personnes le fassent pourquoi pas, mais que 70 % des employés le fassent pour jouir du droit de le faire, c'est un peu tiré par les cheveux ! Est-ce grâce au sentiment de liberté du gros orteil face à ses confrères que les tongs sont si populaires dans cette entreprise fictive ? Je ne sais pas, mais il y a forcément une autre raison derrière cette histoire de pieds ! Et pour le cash au Japon, c'est la même chose !


Que faire alors lorsque la piste numéro 1 ne mène à rien ? Suivre la piste numéro 2…



(Photo : un jour je serai respectée au bureau, mais pas demain. Demain je mets des tongs (sources : i.pinimg.com))



Piste 2 : Les joies de l'anonymat !


Avancée par le sondage HSBC comme la deuxième raison qui pousserait les Japonais à privilégier le cash au détriment des autres moyens de paiement, l'anonymat de l'argent liquide est une piste qui a retenue mon attention.


En effet, le fait que le billet ne présume en rien de l'identité de son détenteur peut avoir quelques avantages au Japon.

Joueurs de pachinko, piliers d'izakaya, spécialistes du coup de canif dans le contrat et j'en passe, dans un pays où certaines ''habitudes'' ne sont pas forcément vues d'un très bon œil par tous, l'anonymat du liquide doit sûrement faciliter la vie (et la réputation !) d'un certain nombre de Japonais. Pour être exacte : de 5,3 millions d'accros aux jeux d'argent d'après une étude réalisée en 2014 par le centre médical Kurihama, et de 20 % des hommes mariés entre 20 et 49 ans d'après le Ministère de la Santé.


Attention ! Je ne suis pas en train de dire que ces comportements sujets à controverse soient à l'origine du plébiscite du cash au Japon, bien sûr que non, mais disons que l'argent liquide est quand même bien pratique pour faire ses petites affaires à l’abri des regards indiscrets. Notamment si votre conjoint met le nez dans les comptes ! Surtout si votre conjoint met le nez dans les comptes !






Au-delà du préjudice que peut causer le problème du non-anonymat des transactions au sein du cercle familial, cela pourrait également entacher la réputation de la personne concernée dans des cercles plus larges. Et ça, ce serait impardonnable !


En effet, le Japon favorise la culture de la face positive.

Appelée « mentsu » en Japonais, la face telle que Goffman la définie dans les années 1960 désigne l'image qu'une personne met en jeu dans les interactions sociales. À cette définition, Brown et Levinson ajouteront les notions de face positive (image de soi qu'on essaie ensuite d'imposer aux autres) et de face négative (face qui se rapporte à la protection de son intégrité et de tous les territoires qui entrent en jeu dans l'interaction comme le physique, les biens matériels, ou le temps de parole).


Pour l'universitaire Lin Tao, affilié à l'université de Kanazawa, les Japonais accorderaient une importance toute particulière au maintien de la face positive. C'est pourquoi ils éviteraient les actes qui peuvent nuire à la face positive d'autrui comme les critiques directes, et favoriseraient les encouragements censés aider l'interlocuteur à se construire une bonne image de lui-même à coup de « otsukaresama » (bon courage) ou de « okagesama de... » (''c'est très aimable à vous de…'') :


« Généralement parlant, on voit [au Japon] que la notion de ''face'' est importante, et que garder la face est aussi vu comme quelque chose d'important dans la communication verbale japonaise. La face négative et la face positive existent toutes d