[Question-Con] Pourquoi les vélos roulent-ils sur le trottoir au Japon ?


Source: Pixabay


Traverser la route au Japon, c’est comme en France, ce n’est pas bien compliqué : il suffit d’attendre que le petit bonhomme passe au vert ; de regarder une fois à droite et une fois à gauche pour éviter tout danger ; puis de s’élancer sur le passage piéton en mettant un pied devant l’autre pour atteindre le trottoir d’en face. Là où les choses différeront cependant, c’est en arrivant sur le dit trottoir ! Car si sur l’hexagone le principal obstacle à surmonter pour marcher en toute quiétude sur le bas-côté reste petit, noir, et malodorant, au Japon, le danger prend principalement la forme d’un humanoïde perché sur deux roues. Une espèce hybride, qui s’est affranchie de toutes les lois : le cycliste.



(Le mal du trottoir japonais est….)




Très populaire sur l’archipel depuis la crise de l’essence des années 70, le vélo est l’un des moyens de locomotion préférés des Japonais. Peu cher à l’achat, écologique, et ne nécessitant aucune autre ressource que les deux pieds de son conducteur pour fonctionner, il est en effet idéal dans un pays densément peuplé et soumis régulièrement aux catastrophes naturelles.

C’est pourquoi d’après les universitaires Koike et Morimoto (2000), un Japonais sur deux en posséderait désormais un. Des chiffres corrélés par le magazine Zoom Japon (2016), qui recensait d’ailleurs en 2016 plus de 72 millions de vélos en circulation sur l’ensemble du pays !


Pour autant, la bicyclette est loin de faire l’unanimité au pays du soleil levant. Et si les joies du deux roues animent chaque matin une bonne partie de la population, une autre partie, elle, fait grise mine-la partie piétonne, qui doit souvent partager son morceau de trottoir avec les fous du guidon.


Venant d’un pays où le piéton est censé rester maître de l’espace pédestre, cette histoire de garde partagée m’a interpellée. Pourquoi les vélos roulent-ils sur le trottoir au Japon ? En ont-ils seulement le droit ? C’est notre Question-Con du mois de septembre !



(à bicycletteeee...)




Hypothèse 1 : rouler sur le trottoir, c’est légal


Cela aurait pu être la Question-Con Japon la plus courte de l’histoire tant la réponse aurait pu sembler évidente, et pourtant : NON, ce n’est pas légal de rouler en vélo sur le trottoir au Japon ! Du moins, pas tout à fait…


En effet, selon la loi japonaise, les vélos sont soumis OFFICIELLEMENT aux mêmes règles de circulation que les autres véhicules. De ce fait, les cyclistes n’ont EN THÉORIE ni le droit de griller de feu, ni le droit de conduire sous influence de l’alcool.

De la même manière, ils n’ont pas non plus le droit de rouler sur le trottoir, sauf indication contraire ou cycliste âgé de moins de 13 ans.

C’est notamment ce que rappelle le collectif Japan Info dans un article posté en 2017 à destination des futurs cyclistes étrangers :


« Si n’y a pas de signe [autorisant les vélos], seuls les enfants de moins de 13 ans sont autorisés à rouler sur le trottoir »

(Japan Info, 2017)



A titre purement informatif, sachez également qu’il est interdit de téléphoner au guidon, d’écouter de la musique, de conduire avec un parapluie ouvert, ou encore de s’adonner au futari nori unten (二人乗り運転, la conduite à deux) lorsque le ‘’passager’’ a plus de 6 ans.

Dans la même veine, rappelons enfin que les enfants de moins de 13 ans ont obligation de porter un casque depuis que la loi a été révisée en 2008, et que la violation de certaines des règles ci-dessus peut aller jusqu’à 500 000 yens d’amende (4 272 euros) (ex : griller un feu, conduire au téléphone), voire 5 ans de prison (ex : conduite en état d’ivresse).


EN THÉORIE ! Car dans la pratique, le vélo au Japon c’est un peu comme les photos Tinder : la réalité est parfois bien différente…


Cyclistes qui grillent les feux rouges, imprudents qui surgissent inopinément des rues adjacentes pour s’insérer comme des sagouins dans le sens de la marche, et conducteurs de plus de 13 ans sur les trottoirs, les règles de circulation routière semblent faites pour êtres brisées à grand coup de pédales. Et ça, dans une société où il est bien vu de suivre les règles à lettre, ce n’est pas très banal…


C’est notamment ce que rapporte le quotidien Yomiuri Shimbun (2011) en 2011 :


« De nombreuses personnes ont peur qu’un vélo déboule droit devant elles lorsqu’elles marchent sur le trottoir. Les collisions entre un vélo et un piéton alors que le vélo a essayé de doubler ne sont pas si rares […] On voit souvent des personnes à vélo en train de parler au téléphone ou même de lire leur mails. Voir des cyclistes qui arrivent sur le trottoir à toute vitesse et qui klaxonnent les piétons est devenu une habitude quotidienne […] Certains cyclistes roulent tellement vite qu’ils pourraient assommer un piéton »

(Yomiuri Shimbun, 2011)



Pourtant, il y aurait bien une explication logique derrière tout ça. Du moins, pour le cas des vélos sur le trottoir…

Car si tout le monde s’accorde à dire que griller un feu ou une priorité à vélo relève d’un manque de savoir vivre de droit divin, le fait de blasphémer ouvertement le code de la route en pédalant parmi les piétons serait quant à lui plutôt encourager.

Et pour cause, il s’agirait ici de respecter une règle de la plus haute importance ! Une règle qui justifiait de ne pas tenir compte des injonctions juridiques : celle d’assurer sa propre sécurité.



sources: NewsYahoo.jp

sources: cyclist.sanpo.jp

(A titre purement informatif également…. (sources : voir ci-dessus))




Hypothèse 2 : une question de sécurité ?


‘’Rouler sur le trottoir, c’est plus prudent’’.


C’est du moins l’explication principale ( ̶l̶a̶ ̶s̶e̶u̶l̶e̶?̶) qu’avancent les cyclistes japonais pour légitimer leur droit de rouler sur le trottoir.

Pour comprendre cette revendication, il faut alors remonter au début des années 1970, là où les cyclistes avaient ordre de partager la chaussée avec les voitures, et où les piétons pouvaient encore marcher en toute quiétude à côté de la route.


En effet, dans les années 1960, il était STRICTEMENT interdit de poser une roue sur le trottoir. Et si un omawarisan prenait un cycliste téméraire en flagrant délit, ce dernier était sanctionné.

En réalité, ce n’est qu’à partir des années 1970 qu’on a commencé à autoriser les vélos à partager UNE PARTIE de l’espace pédestre avec les piétons, quand la trafic routier est devenu plus dense, et que rouler sur la chaussée mettait en danger de nombreux cyclistes.

C’est notamment ce que souligne The Japan Times (2007) dans un article consacré aux vélos en 2007 :


« Jusque dans les années 1970, il était interdit de rouler sur le trottoir. Mais avec l’augmentation rapide du nombre de voitures durant les premières années qui suivirent la guerre, les cyclistes ont fini par rouler sur les trottoirs par sécurité. La circulation était chaotique, et il y avait peu d’agents de sécurité routière au niveau des carrefours ou des feux. Les lecteurs qui étaient au Japon dans les années 60 et 70 doivent se souvenir du terme ‘’Kotsu senso’’ (la guerre de la circulation) […] Les dangers de la circulation sont devenus un problème social, et une des stratégies pour réduire le nombre de morts sur les routes a été de changer la loi et d’autoriser les vélos à rouler sur le trottoir sur l’espace autorisé »

(Japan Times, 2007)




Avec un nombre d’automobilistes croissant et peu de forces de l’ordre sur les routes, les cyclistes ont donc dû migrer sur le trottoir pour leur propre sécurité. C’est pourquoi en 1978 apparaissent les Jitensha Oyobi Hokosha Senyo Doro Hyoshiki (自転車歩行者専用道路)-communément appelées jitenshadô (自転車道)- les pistes cyclables de trottoir !


Aménagées en complément des pistes cyclables déjà existantes sur la chaussée, les jitenshadô sont des voies permettant aux cyclistes de rouler en toute sécurité en dehors de la route sans venir troubler l’espace piéton. Elles sont signalées par un panneau bleu au début de la rue, et sont généralement assez larges pour permettre aux vélos et aux piétons d’avoir chacun une partie distincte du trottoir.



(Quelques jitenshadô (sources : Wikiwand))




Malheureusement, les pistes réservées aux vélos (qu’elles soient de trottoir ou de chaussée) sont très peu nombreuses sur l’archipel. Et pour l’universitaire Hirotaka Koike (1991), ces dernières ne seraient d’ailleurs pas assez présentes en ville contrairement aux zones rurales où les espaces plus larges favorisent l’implantation de ce genre de voie :


« Les pistes cyclables exclusivement réservées aux vélos se trouvent généralement en banlieue ou en zone rurale. Leur but est de permettre ici le cyclisme de loisir. Les bords de rivière et les bords de chemin de fer abandonnés sont communément utilisés dans ce but. La circulation y est peu dense sauf durant les vacances ou les saisons touristiques »

(Current Issues and Problems of Bicycle Transport in Japan, 1991)




En effet, le manque de place en ville est l’une des principales raisons pour lesquelles les pistes cyclables sont si peu nombreuses au Japon :


« Les autres pays ont réduit le nombre d’accidents en séparant l’espace routier, de l’espace cyclable et de l’espace piéton. Mais le Japon est lent dans l’idée d’adopter de vraies pistes cyclables à cause notamment du manque de place »

( The Japan Times, 2007)



C’est pourquoi les vélos ont trouvé leur propre solution pour garantir leur sécurité personnelle : rouler sur l’espace piéton du trottoir, qu’il y ait une piste cyclable à proximité ou non !


En effet, il n’est pas rare désormais de voir des vélos circuler parmi les piétons malgré le fait qu’il y ait une piste cyclable deux mètres plus loin.

En 2000, les chercheurs Koike et Morimoto (2000) se sont d’ailleurs amusés à estimer le pourcentage de vélos qui roulaient sur les pistes cyclables. Et devinez quoi ? Seulement 2 % des cyclistes réguliers empruntaient la piste cyclable de la chaussée ! 4 % utilisaient quant à eux les jitenshadô, et 94 % se complaisaient à rouler sur l’espace piéton du trottoir.


Devant l’obligation de remettre les pendules à l’heure, le gouvernement a alors fait passer une loi en 1981 dans le but de limiter l’accès de l’espace piéton au vélo.

La loi, qui a été reçue plutôt favorablement, stipulait alors que les vélos qui refusaient de regagner la chaussée pour X raisons étaient en effet autorisés à rouler sur les trottoirs 100 % pédestres. A posteriori, la loi a précisé que les vélos n’étaient autorisés à y rouler SEULEMENT lorsqu’aucune piste cyclable n’était en vue, et qu’ils devaient néanmoins respecter les piétons et les règles du code de la route en évitant de rouler en plein milieu du passage pour garantir la sécurité de l’ENSEMBLE des usagers.


Comment les cyclistes de l’époque ont-ils interprété la loi ?


En mode Yolo !


Si bien qu’aujourd’hui la loi de 1981 est perçue comme une pleine autorisation de rouler comme on le veut sur le trottoir. C’est notamment ce qu’avancent Koike et Morimoto (2000) dans leur article sur les usages du vélo au Japon à la veille de l’an 2000 :


« Les cyclistes en ont profité pour ne plus obéir au code de la route du tout. La loi de 1981 qui autorise les vélos à partager le trottoir avec les piétions a contribué à l’attitude générale de peu considérer le code de la route »

(A Study on Measures to Promote Bicycle Usage in Japan, 2000)



Et c’est là où le bât blesse ! Car désormais, les conducteurs du dimanche se retrouvent aussi dans l’espace piéton tout au long de la semaine !

En 2005, The Japan Times (2007) recensait ainsi 2,435 collisions entre cyclistes et piétons, dont une sur six de mortelle. En 2010, c’est le magazine Tofugu (2012) qui comptabilisait 658 accidents mortels sur l’archipel dus à la rencontre fortuite entre un vélo et un piéton. Pour The Japan Times, le Japon est même l’un des pays où le vélo tue le plus, devant la France, l’Italie, l’Allemagne et les Pays-bas réunis :


« Selon les chiffres de la base de données internationale du trafic routier et des accidents (International Road Traffic and Accident Database), il y a plus de personnes qui décèdent à vélo au Japon qu’en Allemagne, en France, en Italie et aux Pays-bas réunis »

(The Japan Times, 2007)



D’après Facts and Details (2012), l’Agence de la Police Nationale (National Police Agency) a même montré que les accidents de la route impliquant des vélos avaient augmenté de 20 % ces dix dernières années. Et que si à la fin des années 90 on recensait environ 1 100 collisions entre vélos et piétons chaque année, en 2009, ces accidents avaient passé la barre des 2 900 par an :


« Les chiffres de l’Agence de la Police Nationale ont montré une augmentation de 20 % des accidents impliquant des vélos. Les collisions reportées entre vélos et piétons étaient de 2 900 en 2009 et de 2 800 en 2010, soit une augmentation de plus de 1 800 collisions par rapport aux dernières années »

(Facts and Details, 2012)


(C’est l’histoire d’un vélo et d’un piéton qui se rencontrent sur un trottoir, et… )




Le nombre d’accidents dus à l’absence de savoir-vivre des cyclistes est ainsi la principale source d’exaspération des piétons qui craignent désormais eux aussi pour leur sécurité. C’est pourquoi l’explication donnée par les cyclistes pour légitimer leur migration vers le trottoir ne tient ABSOLUMENT pas la route ( ̶r̶o̶u̶t̶e̶.̶.̶.̶t̶r̶o̶t̶t̶o̶i̶r̶…̶ ̶h̶m̶m̶) !


En effet, s’il s’agissait d’une réelle question de sécurité, les cyclistes commenceraient déjà par rouler sur les pistes cyclables qu’on trouve sur la chaussée ou sur le trottoir dans le but d’éviter les collisions avec les voitures mais également avec les piétons.

Quand bien même il n’y aurait absolument aucun espace réservé aux vélos dans les environs, à défaut de rouler sur la chaussée, ils s’efforceraient également de ne pas rouler en plein milieu d’un trottoir dit 100 % pédestre lorsqu’ils y sont contraints. Au contraire, ils essaieraient de faire profil bas en évitant de slalomer entre les piétons… pour des raisons de sécurité justement !


Deuxièmement, s’ils étaient à ce point à cheval sur le guidon de la responsabilité, les vélos respecteraient aussi les autres injonctions du code de la route, comme le port du casque pour les enfants, l’interdiction de téléphoner, et tout le tintouin qui fait qu’on met en gage sa propre vie lorsqu’on le transgresse.


C’est pourquoi de mon point de vue, cette hypothèse n’est pas valide sur la durée. Et légitimer le fait de rouler sur l’ENSEMBLE du trottoir au nom d’une pseudo ‘’sécurité’’ sent l’arnaque à plein nez comme l’achat de sacs Prada sur le marché de Vintimille !


A contrario, je ne nie pas l’hypothèse d’une interprétation très personnelle de la loi de 1981. Et j’irai même à avancer une seconde explication pour renforcer cette dernière : le manque de rappel à l’ordre et d’encadrement de la part des forces de police…



(Les cyclistes au Japon… probablement)




Hypothèse 3 : un manque de fermeté des autorités ?


Être cycliste au Japon, c’est être un peu le Louis XIV de la chaussée ( ̶o̶u̶ ̶ê̶t̶r̶e̶ ̶b̶é̶l̶i̶e̶r̶): on interprète la loi à sa sauce pour qu’elle aille dans le sens qu’on souhaite, et on y gagne une sorte de passe-droit divin qui nous immunise de toute répression.


En effet, les infractions à vélo ne sont généralement PAS prises en compte par les amis de Mr Mori: vous roulez trop vite en face d’une école primaire ? Les enfants ont de bons réflexes, ce n’est pas bien grave !; vous téléphonez en pédalant ? Faites simplement attention à ne pas parler trop fort au niveau du passage piéton… ça pourrait déranger les autres usagers du trottoir.

Dans tous les cas, vous ne serez quasiment jamais arrêté par les forces de l’ordre. Et personne, pas même les papys surpris par le klaxon du vélo, ne vous fera de remarque. Là où vous encourrez quelque chose, ce sera uniquement si vous renversez l’un de ces fameux papys.

C’est notamment ce que rappelle Alice Gordenker, rédactrice pour The Japan Times (2007) :


« Une des raisons [pour lesquelles les cyclistes continuent leurs mauvaises habitudes sur le trottoir] est que tout les officiers auxquels j’ai parlé m’ont assuré qu’ils fermaient les yeux [sur ces comportements] sauf si le cycliste causait un accident »

(The Japan Times, 2007)



En effet, pénaliser l’ensemble des vélos qui roulent de manière illégale sur le trottoir prendrait un temps monstrueux. C’est pourquoi les omawarisan étant déjà bien occupés, les infractions à bicyclette ne font pas partie des priorités de la brigade mobile. Ou du moins elle n’en font plus partie, puisqu’il y a pourtant eu une époque où