[Question-Con] Pourquoi y a-t-il un poisson-chat sur les panneaux des voies d'urgence au Japon ?









Le Japon et les mascottes, c'est une grande histoire d'amour !

Que ce soit Hello-Kitty pour promouvoir la marque Sanrio ou Kumamon pour représenter la préfecture de Kumamoto, les mascottes sont partout sur l'archipel. Et même parfois sur les panneaux routiers !


Perché au-dessus de la chaussée, le poisson-chat du panneau des voies d'urgence en est un parfait exemple.

Annonçant que la voie sera fermée en cas de tremblement de terre, cette petite mascotte est repérable de loin avec ses couleurs acidulées. On la retrouve alors en ville comme à la campagne, et elle fait partie du paysage quotidien de nombreux Japonais.

Mais sait-on seulement pourquoi ce poisson-chat surplombe les routes ?


Aimant bien comprendre les choses qui m'entourent, je suis partie ce mois-ci à la pêche aux infos. Comment le poisson-chat s'est-il retrouvé au-dessus des voies d'urgence au Japon ? C'est notre Question-con du mois de mars !









À l'origine : la légende de Namazu, le poisson-chat au centre de la terre



Que ce mois de mars soit remémoré comme le mois où on a FAILLI répondre à notre Question-Con en deux clics de souris.


En effet, il ne m'aura fallu qu'une rapide recherche internet pour comprendre que ce poisson-chat n'est lié en rien aux voies d'urgence. En tout cas, pas directement…


Indiquant que la voie sera fermée en cas de tremblement de terre, le panneau au poisson-chat permettrait en réalité d'avertir les automobilistes de la potentielle fermeture de la voie plutôt que de leur indiquer la présence de la voie en elle-même. La mascotte ferait alors directement référence au potentiel tremblement de terre qui pourrait secouer la chaussée comme l'avance la rédactrice Kirsty Bouwers dans les colonnes du magazine Time Out :


« Vous avez peut-être remarqué une image de poisson-chat sur certains panneaux le long des routes. Elle est là pour prévenir que les voies seront fermées en cas de gros tremblement de terre ».

(Time Out, 2018)






Il faut dire que la présence d'un tel panneau est tout à fait légitime sur l'archipel.

Avec près de 100 000 tremblements de terre par an si on en croit les derniers chiffres de la Société de Sismologie du Japon (Seismology Society of Japan), le pays du soleil levant ferait partie des endroits les plus ''animés'' de la planète. Plus de 1 000 séismes de magnitude 2 (sur l'échelle sismique japonaise de 7 échelons) feraient trembler chaque année son sol, et la prévention anti-sismique ferait partie des priorités dans lesquelles les autorités investissent le plus depuis des décennies !


Mais revenons à nos poissons pour le moment…


Il faut savoir que le poisson-chat n'a pas été choisi par hasard pour représenter les tremblements de terre. En effet, l'association entre le poisson-chat et les séismes ne date pas d'hier au Japon. Elle remonterait en réalité au XVIIIe siècle, à l'époque où la légende de Namazu est née :


« Le poisson-chat n'a pas été choisi par hasard : dans la mythologie japonaise, on dit qu'un poisson-chat géant, Namazu, vivrait sous le Japon et qu'il causerait des tremblements de terre lorsqu'il bougerait […] ça en [le poisson-chat] a fait une image très utilisée dans la prévention des tremblements de terre.  »

(Time Out, 2018)






Logé au centre de la Terre, Namazu est un poisson-chat un peu capricieux. La surface de la planète bleue serait posée sur son échine, et ses quarts d'heure de folie le feraient remuer dans tous les sens, causant ainsi quelques perturbations sur la dite planète.

Heureusement pour nous, Namazu a un chaperon : le dieu Kashima, dont la mission est de l'immobiliser à l'aide de la pierre de fondation, dite Kaname-ishi (要石).

Le seul souci, c'est que la divinité n'est pas forcément très consciencieuse dans son travail. Et bien que Kashima essaie d'accomplir sa besogne comme il peut, quelques couacs arrivent de temps à autre. Ces couacs justement, ce seraient les tremblements de terre !



(Source : library metro tokyo.jp)






Si le contenu de la légende est en soi assez sympathique, son origine l'est un peu moins.

Contrairement à la plupart des contes qu'on connaît aujourd'hui, la légende de Namazu n'a pas forcément été inventée pour donner du sens et objectiver le monde qui nous entoure. Elle s'inscrivait plutôt dans le cadre d'une propagande religieuse : celle des missionnaires du sanctuaire Kashima jingu (鹿島神宮) dans l'actuelle préfecture d'Ibaraki.










Désireux de prêcher la bonne parole, les missionnaires du sanctuaire de Kashima ont commencé à raconter à tout-va que leur divinité protégeait des tremblements de terre. Un bon moyen de rallier à leur cause les Japonais déjà préoccupés par leur environnement, qui aurait alors permis de diffuser la légende dans la région comme le rappellent en 1999 Jean-Michel Dutel et Pascal Griolet, maîtres de conférence à l'INALCO, dans la revue Ebisu :


« Or, cette tradition du poisson-chat qui cause des séismes s'il n'est tenu en respect par la divinité de Kashima n'est pas aussi ancienne qu'on pourrait le croire mais remonte sans doute au XVIIIe siècle. Elle fut alors colportée par les missionnaires du sanctuaire, Kashima no kotobure, qui parcouraient le pays en véhiculant les oracles de cette divinité. Ceux-ci avaient pour mission première de susciter les pèlerinages et l'un de leurs arguments était le pouvoir de la divinité de Kashima à protéger des tremblements de terre. »

(Ebisu, 1999)





L'association entre le poisson-chat et les tremblements de terre trouverait donc ses origines dans la propagande religieuse. Soit. Mais cela ne nous apprend rien sur la manière dont est arrivée notre mascotte sur les panneaux routiers !


En effet, bien que les missionnaires de Kashima aient réussi à rallier quelques partisans à leur cause, leur nombre de fidèles n'a probablement pas dû suffire pour asseoir la légende de Namazu au rang de légende-de-notre-enfance-connue-de-tout-un-pays. C'est pourquoi il y a dû avoir d'autres facteurs qui ont fait que la légende de Namazu se soit répandue comme une traînée de poudre dans les imaginaires sociaux, ne reste plus qu'à découvrir lesquels…



Hypothèse 1 : Le poisson-chat, un animal qui prédirait les tremblements de terre ?



Puisqu'il n'y a pas de fumée sans feu, allons faire un tour du côté du poisson-chat pour voir si l'animal lui-même n'aurait pas un lien avec les séismes ayant pu donner du poids à la légende de Namazu. Pour cela, pas besoin de partir très loin : il suffit d'écouter les bruits de couloir...










Le poisson-chat, c'est un peu le Patrick Jane (The Mentalist) du monde marin : il observe son environnement, il en tire des conclusions, et certaines personnes pensent de suite qu'il peut concurrencer Madame Irma. Tout du moins, c'est un peu comme cela qu'on le voit sur l'archipel.


En effet, pour certains Japonais, les poissons-chats auraient la capacité de ''prédire'' les tremblements de terre. Ils s'agiteraient alors dans tous les sens avant la catastrophe, essaieraient même de sauter hors de l'eau, et tout ceci simplement car ils seraient capables de sentir le danger arriver.


Si l'idée semble farfelue de prime abord, elle repose pourtant sur une base solide puisque la science a montré que les poissons-chats seraient effectivement très sensibles aux secousses.

Leurs longues moustaches leur permettraient de ressentir les variations de champs magnétiques, et leurs comportements anormaux pourraient donc être perçus comme un signe avant-coureur de tremblement de terre.


Observer les poissons-chats permettrait-il donc réellement d'annoncer l'arrivée imminente d'un séisme? C'est ce qu'ont cherché à savoir les scientifiques rattachés au Siège du Gouvernement Métropolitain de Tokyo (Tokyo Metropolitan Government) !


Pendant 12 ans, ces derniers ont reproduit des mini-tremblements de terre en aquarium afin d'étudier la réaction des poissons-chats. Les résultats devaient alors servir à tirer des conclusions pouvant améliorer la prévention sismique, comme le rappelle l'agence Pajers, spécialiste en consulting d'entreprise après catastrophe naturelle :


« Pendant 12 ans, les pêcheries expérimentales du Gouvernement Métropolitain de Tokyo ont testé la théorie selon laquelle les poissons-chats japonais seraient capables de prédire les séismes. L'idée de base était que les poissons-chats étaient particulièrement sensibles aux changements de champs magnétiques, et qu'ils devenaient inhabituellement agités à l'approche d'un tremblement de terre. L'objectif était que l'étude sur les poissons-chats puisse déboucher sur une production de mécanismes préventifs »

(Pajers, 2016)



Avec une moyenne de ''prédiction'' de 27 tremblements de terre sur 87 mini-séismes de magnitude 3 ou plus, la carrière de diseurs de bonne aventure des poissons-chats prend fin en 1992, lorsque les scientifiques décrètent que les poissons n'ont finalement pas assez ''d'intuition'' pour la science :


« En 1992, la presse a annoncé la fin du projet, ''les poissons se sont bien débrouillés, mais ils ne sont pas assez fiables pour satisfaire les exigences précises de la science. C'est pourquoi la ville les a relâchés »

(Pajers, 2016)



Les poissons-chats seraient donc bien sensibles aux changements qui altèrent leur environnement avant un tremblement de terre. Mais de là à dire que leurs comportements permettraient de prédire ce genre de catastrophe naturelle, c'est un pas que la science n'a pas franchi. Et c'est probablement un pas que les Japonais de l'époque Edo (1604-1868) n'ont pas dû franchir non plus si la probabilité de voir un poisson-chat s'agiter avant un séisme n'est que de 31 % !


Si la fumée n'est donc pas assez grosse pour que le feu prenne, sur quoi peut donc bien reposer le succès de la légende de Namazu ?


Un concours de circonstance peut-être ?










Hypothèse 2 : Un (mal) heureux hasard du calendrier




On dit souvent que le hasard fait bien les choses…


Ça dépend grandement pour qui !


Le concours de circonstance qui aurait sûrement ravi les missionnaires de Kashima à l'époque arriva un siècle après la naissance de la légende de Namazu, en 1855 pour être précise, lorsque la Terre se mit à trembler à Edo.


Le 11 octobre 1855, le Ansei Edo Jishin, un séisme de magnitude 7, secoue l'actuelle capitale. Son épicentre se situe dans un quartier populaire de la ville et ses impacts sont colossaux : 50 000 habitations dévastées, 2,3 km² de ville ravagés par les flammes, et un bilan humain estimé entre 7 000 et 10 000 victimes d'après l'universitaire Julien Bernardy-Morel, spécialiste des mythes au Japon, on peut dire que le Ansei Edo Jishin aura marqué les esprits !

Surtout dans le contexte dans lequel il s'inscrit !


Ayant touché la capitale économique et politique du pays, le grand tremblement de terre d'Edo a eu un impact psychologique très fort sur la population japonaise.

Dans un contexte social difficile où la famine et la maladie pendaient au nez du peuple depuis 1830, la catastrophe est apparue comme la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Un vase dont on a tout de suite cherché le propriétaire, et dont le choix de ce dernier s'est arrêté sur le bouc-émissaire le plus évident à l'époque ( ̶f̶a̶u̶t̶e̶ ̶d̶'̶i̶m̶m̶i̶g̶r̶a̶t̶i̶o̶n̶) : les forces cosmiques !









L'idée que des forces non-humaines soient à l’œuvre derrière tout ce marasme qu'on appelle la Vie ne date pas d'hier et n'est en rien spécifique au Japon. On retrouve cette idée dans la plupart des sociétés, et cette dernière peut prendre des formes très diverses, allant de Dieu au karma, en passant dans ce cas précis par le Ying et le Yang.


Empruntées à la pensée Tentô, les notions de Ying et de Yang étaient au cœur des théories relatives aux tremblements de terre à l'époque Edo. On pensait que les forces étaient régulées par cinq éléments (eau, feu, air, terre et bois), et que leur déséquilibre avait alors pour conséquence directe un florilège de catastrophes naturelles. C'est notamment ce que rappelle Bernardy-Morel dans son papier sur le Ansei Edo Jishin :


« Des théories d’interventions cosmiques délibérées au sein de sociétés étaient présentes dans de nombreuses philosophies comme le confucianisme ou la pensée tentō天道 […] les penseurs chinois développèrent ainsi des théories très élaborées de correspondances cosmologiques au sein desquelles ces cinq éléments jouaient un rôle clé dans l’explication des phénomènes naturels. Plus tard, l’idée de base du Yin et du Yang opérant un équilibre régulé par les cinq éléments devint extrêmement répandue parmi les populations d’Asie »

(Ebisu, 2012)



Véritable rappel à l'ordre, les forces cosmétiques étaient alors considérées comme une intervention nécessaire pour pallier aux erreurs humaines. Des erreurs, qui dans le confucianisme ne sont pas imputées à n'importe qui d'après Dutel et Griolet, mais aux dirigeants :


« Selon les conceptions venues de Chine et véhiculées par le confucianisme, le monde est régi par la puissance de la vertu du souverain et inversement les catastrophes naturelles se présentent comme un châtiment céleste sanctionnant une vertu défaillante »

(Ebisu, 1999)









Il faut dire aussi qu'à l'époque, le gouvernement cumule les casseroles : compromis humiliant avec les États-Unis en 1854 qui se solde par l'ouverture forcée des frontières aux pays étrangers, famines et épidémies sans réelles solutions envisagées, le shogunat n'est plus vraiment en odeur de sainteté sur l'archipel. L'opinion publique commence alors à se diviser, et les partisans de la force militaire au pouvoir commencent à se heurter au soutien de l'empereur à qui il ne reste plus qu'un pouvoir religieux et symbolique.

Pour Dutel et Griolet, il ne fait donc aucun doute que les séismes à répétition qui touchèrent le pays de 1853 à 1855 ont été perçus comme un signe de mécontentement cosmique par le peuple :


« Les autorités japonaises avaient été contraintes de signe le 31 mars 1854, le traité de Kanagawa, par lequel elles acceptaient d'ouvrir les ports de Shimoda et de Hakodate aux navires étrangers […] Cet humiliant compromis, engagé sans l'accord de l'empereur, avait mis le shogunat dans une position inconfortable. Dans ce contexte, le séisme pouvait être considéré comme une preuve du manque de légitimité du pouvoir »

(Ebisu, 1999)



D'ailleurs, en parlant de pouvoir militaire qui flirte dangereusement avec l'incompétence, savez-vous quelle divinité est associée à la guerre et fait aussi son travail comme un manche ?


Allez, un indice : il est en charge de Namazu...




(Sinon il y a eu d'importantes inondations en France en octobre dernier. Cela voudrait-il dire qu'actuellement ''quelqu'un'' chie dans la colle ?)








Il n'en fallait donc pas plus pour remettre la légende de Namazu au goût du jour !


Le Ansei Edo Jishin arrivant comme un cheveu sur la soupe dans un contexte socio-politique difficile, les similitudes troublantes que partageaient le shogunat et la divinité Kashima ont permis de faire grandir l’intérêt pour la légende au cœur de la capitale. Cette dernière fait donc le buzz, et l'intérêt que les futurs Tokyoïtes lui portent aurait permis a posteriori d'associer le poisson-chat aux tremblements de terre.


Tout du moins à un niveau régional !

Car il faudra attendre que la légende prenne une tournure beaucoup plus polémique pour qu'elle fasse le tour de l'archipel.









Hypothèse 3 : le boom des Namazu-e ou la tribune de la satire politique



La légende de Namazu aurait très bien pu retomber dans l'oubli tel un mauvais candidat de télé-réalité si les estampistes ne s'en étaient pas servie dans leurs travaux.









Si les estampes d'Edo sont surtout reconnues aujourd'hui pour leur caractère artistique, il faut savoir qu'elles étaient aussi à l'époque un excellent moyen de communication. Elles permettaient aux foules de se tenir informées des grands événements, et jouaient un rôle majeur dans la diffusion d'idées à grande échelle.


Pas étonnant donc que le grand séisme d'Edo ait suscité l’intérêt des artistes de la ville !


La légende de Namazu ayant attiré l'attention, on commença deux jours plus tard à représenter le poisson-chat et son chaperon sur de petites estampes.

Appelées Namazu-e (鯰絵,なまずえ), ces dernières seront achetées en masse par les habitants pour se protéger spirituellement des futures secousses, les artistes jouant alors sur le fait que les estampes de poissons-chats constitueraient un charme efficace contre les tremblements de terre ( ̶n̶d̶l̶r̶ ̶:̶ ̶n̶o̶t̶o̶n̶s̶ ̶q̶u̶e̶ ̶c̶e̶t̶t̶e̶ ̶l̶é̶g̶e̶n̶d̶e̶ ̶n̶'̶e̶s̶t̶ ̶u̶t̶i̶l̶i̶s̶é̶e̶ ̶d̶e̶p̶u̶i̶s̶ ̶l̶e̶ ̶d̶é̶b̶u̶t̶ ̶q̶u̶e̶ ̶p̶o̶u̶r̶ ̶a̶r̶r̶i̶v̶e̶r̶ ̶à̶ ̶s̶e̶s̶ ̶f̶i̶n̶s̶). C'est notamment ce que rappelle Bernardy-Morel en 2012 dans son papier sur les Nemazu-e :


« Après le séisme d’Ansei, la peur de nouvelles secousses généra la production de talismans figurant des poissons-chats. Ces imprimés, appelés plus tard namazu-e, représentaient la divinité Kashima reprenant le contrôle du monstre »

(Ebisu, 2012)



Du moins au début ! Car très rapidement, un deuxième type d'estampe va voir le jour. Un type d'estampe beaucoup plus politique qui s'est répandu facilement sur l'archipel : les Namazu-e satiriques.









De la fiction à la réalité il n'y a qu'une estampe… ou plutôt qu'une interprétation.


Traditionnellement appelé le « mois sans divinité », le mois d'octobre est le mois où les divinités sont censées se retrouver au sanctuaire Izumo près de la mer du Japon. Le dieu Kashima ne faisant pas exception à la règle, tout porte donc à croire que ce dernier n'était pas là pour empêcher Namazu de remuer de la queue le 11 octobre. Un hasard du calendrier qui n'a fait alors que renforcer l'idée que de un, il y avait bien une origine cosmique voire divine derrière tout ça, et que de deux, la divinité militaire Kashima était faillible.


C'est pourquoi, on a commencé à licencier graphiquement le dieu des estampes en le remplaçant par une divinité plus compétente. Une divinité capable de reprendre le contrôle des choses, une divinité comme la déesse Amaterasu !



(Quand tu te fais remercier graphiquement parlant [Le cheval est ici une représentation d'Amaterasu] (source : Pinerest)







Les Nemazu-e avec Amaterasu auront alors beaucoup de succès. Au point que certains d'entre eux quitteront même les frontières d'Edo pour se répandre dans d'autres régions du Japon où la déesse est adulée, comme à Mie ou à Kyoto par exemple :


« Ce dégoût provoqué par l’inaptitude de Kashima se manifestait parfois par le fait d’effacer la divinité en le remplaçant par Amaterasu. Avant le séisme d’Ansei, tout semblait indiquer que la population d’Edo avait peu d’intérêt pour la divinité, beaucoup plus connue à Kyoto. Cependant, dans certaines namazu-e, nous voyons apparaître les premiers indices d’une perception par les gens d’Edo d’Amaterasu comme une divinité salvatrice »

(Ebisu, 2012)



Mais pourquoi avoir choisi Amaterasu me direz-vous ? Et pourquoi ces estampes-là ont-elles réussi à faire le tour de l'archipel ?


C'est là que la Question-Con devient vraiment intéressante !


Divinité associée au soleil, Amaterasu est considérée comme une déesse très puissante. Une déesse également titulaire de l'empereur, qui n'a alors pas forcément son mot à dire dans la gestion des problèmes que subit le Japon à cette époque.


Remplacer Kashima par la déesse Amaterasu sur les Namazu-e n'est donc pas seulement un moyen de se protéger plus efficacement des tremblements de terre. C'est aussi un moyen ingénieux de faire de la propagande politique, et de faire savoir à un shogunat faillible que l'empereur pourrait être le seul salut du Japon :


« La divinité absente au moment de la catastrophe était alors dans l’incapacité d’agir. C’est pourquoi, face à ce dieu faillible, imparfait, aux caractéristiques définitivement humaines, il semble que la réponse iconographique ait été de remplacer Kashima et de se tourner ainsi vers la toute-puissance salvatrice d’Amaterasu. Dans la réalité, grâce à l’influence grandissante des namazu-e, ce face à face entre héros guerrier et divinité fondatrice semble s’être rapidement calqué dans l’inconscient collectif sur les conflits qui faisaient rage à l’époque entre maison impériale et shogunat »

(Ebisu , 2012)



C'est pourquoi ce deuxième type de Namazu-e fut censuré par le gouvernement deux mois après son apparition.

Malheureusement, le mal était fait : d'autres artistes avaient déjà réalisé poèmes et estampes à base de Kashima ridiculisé face à un Namazu noir comme les bateaux américains débarquant sur les côtes japonaises dans l'unique but de fusiller le shogunat.



(Source : Tokyo University Library)







La diffusion des estampes satiriques aura donc contribué largement à garder la légende de Namazu en mémoire sur l'archipel. Le poisson-chat deviendra alors progressivement l'emblème des secousses telluriques, au fur et à mesure que le ras-de-marée politique s'estompe et que la dimension satirique autour de Namazu disparaisse au profit de sa version originale.



Bonus : et les panneaux routiers dans tout ça ?





On sait maintenant comment le poisson-chat s'est retrouvé associé aux séismes au Japon.

En tant que figure iconographique des tremblements de terre, c'est donc tout naturellement qu'on le rencontre à chaque fois qu'on parle sismologie sur l'archipel. C'est pourquoi on le retrouve sur les panneaux routiers des voies d'urgence, tout comme sur les applications de prévention sismique comme Yurekuru par exemple.



(L'application Yurekuru et sa mascotte Namazu)







Preuve ultime que l'association est aujourd'hui bien ancrée dans les imaginaires sociaux : elle a même colonisé le monde du jeu vidéo !

Après tout, ce n'est pas pour rien que le Pokémon Barbicha (qui ressemble étrangement à un poisson-chat) compte les tremblements de terre parmi ses attaques fétiches...



(sources : bulbapedia)






Conclusion




Le poisson-chat est aujourd'hui présent sur le panneau des voies d'urgence pour symboliser le potentiel séisme qui pourrait amener à la fermeture de la voie.

L'association entre l'animal et les tremblements de terre viendrait alors de la légende de Namazu, une légende à l'origine crée pour la propagande religieuse au XVIIIe siècle, qui aurait marqué les esprits un siècle plus tard en servant d'instrument de propagande anti-shogun après le grand séisme d'Edo qui ravagea la capitale japonaise en 1855 dans un climat socio-politique complexe.


Et pour ceux qui se demanderaient encore pourquoi les routes désignées par ce panneau sont fermées après séisme, c'est tout simplement parce que ces voies sont généralement de grand axes qu'on réserve aux services de secours (pompiers, ambulances, police, etc) pour agir rapidement après la catastrophe.


Une Question-Con, deux coups !






Sources



BERNARDY-MOREL, Julien, « Cataclysme et pouvoir politique dans l’imaginaire au Japon : l’exemple des namazu-e du séisme de l’ère Ansei (1855) », Ebisu, n°47, 2012, p. 255-266. [En ligne] à l'URL:https://journals.openedition.org/ebisu/516


BOUWERS Kirsty, « Tokyo Q&A: Why is there a catfish on roadside signs? », Time Out, 2018. [En ligne] à l'URL: https://www.timeout.com/tokyo/news/tokyo-q-a-why-is-there-a-catfish-on-roadside-signs-062818


BUTEL, Jean-Michel, GRIOLET, Pascal, « Histoires de poissons-chats — les images du grand séisme de 1855 à Edo », Ebisu, 1999, n° 21, p.17-33. [En ligne] à l'URL: https://www.persee.fr/docAsPDF/ebisu_1340-3656_1999_num_21_1_1621.pdf


HONGO Jun, « Getting a handle on earthquakes », Japan Times, 2007. [En ligne] à l'URL:https://www.japantimes.co.jp/news/2007/04/24/reference/getting-a-handle-on-earthquakes/#.XJr4jpgzbIU


KORLOS, Alain, « JAPON, ALERTES AU POISSON-CHAT ! », Arrêt sur Images, 2011. [En ligne] à l'URL : https://www.arretsurimages.net/articles/japon-alertes-au-poisson-chat


PAJERS (coll.), « Catfish predict earthquakes and 5 other tall tales about earthquakes », Pajers, 2016. [En ligne] à l'URL: http://blog.pajers.com/blog/2016/4/29/catfish-predict-earthquakes-and-5-other-tall-tales-about-earthquakes


URGENCES TOKYO (coll.), « Les croyances populaires au Japon sur l'origine des seismes », urgences-tokyo, date inconnue. [En ligne] à l'URL:http://urgences-tokyo.com/legendes.html


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