[Question-Con] Pourquoi y a-t-il un poisson-chat sur les panneaux des voies d'urgence au Japon ?









Le Japon et les mascottes, c'est une grande histoire d'amour !

Que ce soit Hello-Kitty pour promouvoir la marque Sanrio ou Kumamon pour représenter la préfecture de Kumamoto, les mascottes sont partout sur l'archipel. Et même parfois sur les panneaux routiers !


Perché au-dessus de la chaussée, le poisson-chat du panneau des voies d'urgence en est un parfait exemple.

Annonçant que la voie sera fermée en cas de tremblement de terre, cette petite mascotte est repérable de loin avec ses couleurs acidulées. On la retrouve alors en ville comme à la campagne, et elle fait partie du paysage quotidien de nombreux Japonais.

Mais sait-on seulement pourquoi ce poisson-chat surplombe les routes ?


Aimant bien comprendre les choses qui m'entourent, je suis partie ce mois-ci à la pêche aux infos. Comment le poisson-chat s'est-il retrouvé au-dessus des voies d'urgence au Japon ? C'est notre Question-con du mois de mars !









À l'origine : la légende de Namazu, le poisson-chat au centre de la terre



Que ce mois de mars soit remémoré comme le mois où on a FAILLI répondre à notre Question-Con en deux clics de souris.


En effet, il ne m'aura fallu qu'une rapide recherche internet pour comprendre que ce poisson-chat n'est lié en rien aux voies d'urgence. En tout cas, pas directement…


Indiquant que la voie sera fermée en cas de tremblement de terre, le panneau au poisson-chat permettrait en réalité d'avertir les automobilistes de la potentielle fermeture de la voie plutôt que de leur indiquer la présence de la voie en elle-même. La mascotte ferait alors directement référence au potentiel tremblement de terre qui pourrait secouer la chaussée comme l'avance la rédactrice Kirsty Bouwers dans les colonnes du magazine Time Out :


« Vous avez peut-être remarqué une image de poisson-chat sur certains panneaux le long des routes. Elle est là pour prévenir que les voies seront fermées en cas de gros tremblement de terre ».

(Time Out, 2018)






Il faut dire que la présence d'un tel panneau est tout à fait légitime sur l'archipel.

Avec près de 100 000 tremblements de terre par an si on en croit les derniers chiffres de la Société de Sismologie du Japon (Seismology Society of Japan), le pays du soleil levant ferait partie des endroits les plus ''animés'' de la planète. Plus de 1 000 séismes de magnitude 2 (sur l'échelle sismique japonaise de 7 échelons) feraient trembler chaque année son sol, et la prévention anti-sismique ferait partie des priorités dans lesquelles les autorités investissent le plus depuis des décennies !


Mais revenons à nos poissons pour le moment…


Il faut savoir que le poisson-chat n'a pas été choisi par hasard pour représenter les tremblements de terre. En effet, l'association entre le poisson-chat et les séismes ne date pas d'hier au Japon. Elle remonterait en réalité au XVIIIe siècle, à l'époque où la légende de Namazu est née :


« Le poisson-chat n'a pas été choisi par hasard : dans la mythologie japonaise, on dit qu'un poisson-chat géant, Namazu, vivrait sous le Japon et qu'il causerait des tremblements de terre lorsqu'il bougerait […] ça en [le poisson-chat] a fait une image très utilisée dans la prévention des tremblements de terre.  »

(Time Out, 2018)






Logé au centre de la Terre, Namazu est un poisson-chat un peu capricieux. La surface de la planète bleue serait posée sur son échine, et ses quarts d'heure de folie le feraient remuer dans tous les sens, causant ainsi quelques perturbations sur la dite planète.

Heureusement pour nous, Namazu a un chaperon : le dieu Kashima, dont la mission est de l'immobiliser à l'aide de la pierre de fondation, dite Kaname-ishi (要石).

Le seul souci, c'est que la divinité n'est pas forcément très consciencieuse dans son travail. Et bien que Kashima essaie d'accomplir sa besogne comme il peut, quelques couacs arrivent de temps à autre. Ces couacs justement, ce seraient les tremblements de terre !



(Source : library metro tokyo.jp)






Si le contenu de la légende est en soi assez sympathique, son origine l'est un peu moins.

Contrairement à la plupart des contes qu'on connaît aujourd'hui, la légende de Namazu n'a pas forcément été inventée pour donner du sens et objectiver le monde qui nous entoure. Elle s'inscrivait plutôt dans le cadre d'une propagande religieuse : celle des missionnaires du sanctuaire Kashima jingu (鹿島神宮) dans l'actuelle préfecture d'Ibaraki.










Désireux de prêcher la bonne parole, les missionnaires du sanctuaire de Kashima ont commencé à raconter à tout-va que leur divinité protégeait des tremblements de terre. Un bon moyen de rallier à leur cause les Japonais déjà préoccupés par leur environnement, qui aurait alors permis de diffuser la légende dans la région comme le rappellent en 1999 Jean-Michel Dutel et Pascal Griolet, maîtres de conférence à l'INALCO, dans la revue Ebisu :


« Or, cette tradition du poisson-chat qui cause des séismes s'il n'est tenu en respect par la divinité de Kashima n'est pas aussi ancienne qu'on pourrait le croire mais remonte sans doute au XVIIIe siècle. Elle fut alors colportée par les missionnaires du sanctuaire, Kashima no kotobure, qui parcouraient le pays en véhiculant les oracles de cette divinité. Ceux-ci avaient pour mission première de susciter les pèlerinages et l'un de leurs arguments était le pouvoir de la divinité de Kashima à protéger des tremblements de terre. »

(Ebisu, 1999)





L'association entre le poisson-chat et les tremblements de terre trouverait donc ses origines dans la propagande religieuse. Soit. Mais cela ne nous apprend rien sur la manière dont est arrivée notre mascotte sur les panneaux routiers !


En effet, bien que les missionnaires de Kashima aient réussi à rallier quelques partisans à leur cause, leur nombre de fidèles n'a probablement pas dû suffire pour asseoir la légende de Namazu au rang de légende-de-notre-enfance-connue-de-tout-un-pays. C'est pourquoi il y a dû avoir d'autres facteurs qui ont fait que la légende de Namazu se soit répandue comme une traînée de poudre dans les imaginaires sociaux, ne reste plus qu'à découvrir lesquels…



Hypothèse 1 : Le poisson-chat, un animal qui prédirait les tremblements de terre ?



Puisqu'il n'y a pas de fumée sans feu, allons faire un tour du côté du poisson-chat pour voir si l'animal lui-même n'aurait pas un lien avec les séismes ayant pu donner du poids à la légende de Namazu. Pour cela, pas besoin de partir très loin : il suffit d'écouter les bruits de couloir...










Le poisson-chat, c'est un peu le Patrick Jane (The Mentalist) du monde marin : il observe son environnement, il en tire des conclusions, et certaines personnes pensent de suite qu'il peut concurrencer Madame Irma. Tout du moins, c'est un peu comme cela qu'on le voit sur l'archipel.


En effet, pour certains Japonais, les poissons-chats auraient la capacité de ''prédire'' les tremblements de terre. Ils s'agiteraient alors dans tous les sens avant la catastrophe, essaieraient même de sauter hors de l'eau, et tout ceci simplement car ils seraient capables de sentir le danger arriver.


Si l'idée semble farfelue de prime abord, elle repose pourtant sur une base solide puisque la science a montré que les poissons-chats seraient effectivement très sensibles aux secousses.

Leurs longues moustaches leur permettraient de ressentir les variations de champs magnétiques, et leurs comportements anormaux pourraient donc être perçus comme un signe avant-coureur de tremblement de terre.


Observer les poissons-chats permettrait-il donc réellement d'annoncer l'arrivée imminente d'un séisme? C'est ce qu'ont cherché à savoir les scientifiques rattachés au Siège du Gouvernement Métropolitain de Tokyo (Tokyo Metropolitan Government) !


Pendant 12 ans, ces derniers ont reproduit des mini-tremblements de terre en aquarium afin d'étudier la réaction des poissons-chats. Les résultats devaient alors servir à tirer des conclusions pouvant améliorer la prévention sismique, comme le rappelle l'agence Pajers, spécialiste en consulting d'entreprise après catastrophe naturelle :


« Pendant 12 ans, les pêcheries expérimentales du Gouvernement Métropolitain de Tokyo ont testé la théorie selon laquelle les poissons-chats japonais seraient capables de prédire les séismes. L'idée de base était que les poissons-chats étaient particulièrement sensibles aux changements de champs magnétiques, et qu'ils devenaient inhabituellement agités à l'approche d'un tremblement de terre. L'objectif était que l'étude sur les poissons-chats puisse déboucher sur une production de mécanismes préventifs »

(Pajers, 2016)



Avec une moyenne de ''prédiction'' de 27 tremblements de terre sur 87 mini-séismes de magnitude 3 ou plus, la carrière de diseurs de bonne aventure des poissons-chats prend fin en 1992, lorsque les scientifiques décrètent que les poissons n'ont finalement pas assez ''d'intuition'' pour la science :


« En 1992, la presse a annoncé la fin du projet, ''les poissons se sont bien débrouillés, mais ils ne sont pas assez fiables pour satisfaire les exigences précises de la science. C'est pourquoi la ville les a relâchés »

(Pajers, 2016)



Les poissons-chats seraient donc bien sensibles aux changements qui altèrent leur environnement avant un tremblement de terre. Mais de là à dire que leurs comportements permettraient de prédire ce genre de catastrophe naturelle, c'est un pas que la science n'a pas franchi. Et c'est probablement un pas que les Japonais de l'époque Edo (1604-1868) n'ont pas dû franchir non plus si la probabilité de voir un poisson-chat s'agiter avant un séisme n'est que de 31 % !


Si la fumée n'est donc pas assez grosse pour que le feu prenne, sur quoi peut donc bien reposer le succès de la légende de Namazu ?


Un concours de circonstance peut-être ?










Hypothèse 2 : Un (mal) heureux hasard du calendrier




On dit souvent que le hasard fait bien les choses…


Ça dépend grandement pour qui !


Le concours de circonstance qui aurait sûrement ravi les missionnaires de Kashima à l'époque arriva un siècle après la naissance de la légende de Namazu, en 1855 pour être précise, lorsque la Terre se mit à trembler à Edo.


Le 11 octobre 1855, le Ansei Edo Jishin, un séisme de magnitude 7, secoue l'actuelle capitale. Son épicentre se situe dans un quartier populaire de la ville et ses impacts sont colossaux : 50 000 habitations dévastées, 2,3 km² de ville ravagés par les flammes, et un bilan humain estimé entre 7 000 et 10 000 victimes d'après l'universitaire Julien Bernardy-Morel, spécialiste des mythes au Japon, on peut dire que le Ansei Edo Jishin aura marqué les esprits !

Surtout dans le contexte dans lequel il s'inscrit !


Ayant touché la capitale économique et politique du pays, le grand tremblement de terre d'Edo a eu un impact psychologique très fort sur la population japonaise.

Dans un contexte social difficile où la famine et la maladie pendaient au nez du peuple depuis 1830, la catastrophe est apparue comme la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Un vase dont on a tout de suite cherché le propriétaire, et dont le choix de ce dernier s'est arrêté sur le bouc-émissaire le plus évident à l'époque ( ̶f̶a̶u̶t̶e̶ ̶d̶'̶i̶m̶m̶i̶g̶r̶a̶t̶i̶o̶n̶) : les forces cosmiques !









L'idée que des forces non-humaines soient à l’œuvre derrière tout ce marasme qu'on appelle la Vie ne date pas d'hier et n'est en rien spécifique au Japon. On retrouve cette idée dans la plupart des sociétés, et cette dernière peut prendre des formes très diverses, allant de Dieu au karma, en passant dans ce cas précis par le Ying et le Yang.


Empruntées à la pensée Tentô, les notions de Ying et de Yang étaient au cœur des théories relatives aux tremblements de terre à l'époque Edo. On pensait que les forces étaient régulées par cinq éléments (eau, feu, air, terre et bois), et que leur déséquilibre avait alors pour conséquence directe un florilège de catastrophes naturelles. C'est notamment ce que rappelle Bernardy-Morel dans son papier sur le Ansei Edo Jishin :


« Des théories d’interventions cosmiques délibérées au sein de sociétés étaient présentes dans de nombreuses philosophies comme le confucianisme ou la pensée tentō天道 […] les penseurs chinois développèrent ainsi des théories très élaborées de correspondances cosmologiques au sein desquelles ces cinq éléments jouaient un rôle clé dans l’explication des phénomènes naturels. Plus tard, l’idée de base du Yin et du Yang opérant un équilibre régulé par les cinq éléments devint extrêmement répandue parmi les populations d’Asie »

(Ebisu, 2012)



Véritable rappel à l'ordre, les forces cosmétiques étaient alors considérées comme une intervention nécessaire pour pallier aux erreurs humaines. Des erreurs, qui dans le confucianisme ne sont pas imputées à n'importe qui d'après Dutel et Griolet, mais aux dirigeants :


« Selon les conceptions venues de Chine et véhiculées par le confucianisme, le monde est régi par la puissance de la vertu du souverain et inversement les catastrophes naturelles se présentent comme un châtiment céleste sanctionnant une vertu défaillante »

(Ebisu, 1999)