Produits d'hygiène intime, le shopping de la honte ?




Être une femme, c'est avoir le droit de passer plus de temps dans la salle de bain que son conjoint pour “faire des trucs de filles”, c'est être socialement en droit de pleurer devant des films sans passer pour une personne hyperémotive, et c'est évidemment avoir ses règles une fois par mois. Vous l'aurez compris, cette semaine on fait fi des tabous et on parle menstruations !





Montres-moi ton panier, je te dirais qui tu es


Hier, en faisant des courses de dernières minutes dans mon Drug Store préféré, j'ai été témoin d'une scène assez surprenante au moment de mon passage en caisse.


Ayant épuisé ma dernière feuille de Sopalin après que ma deuxième main gauche ait renversé accidentellement du jus de fruit sur mon sol tout juste lavé, je file à la droguerie la plus proche afin de me réapprovisionner en équipement anti-catastrophe. Après avoir trouvé mon bonheur au rayon essuie-tout du magasin, je me dirige vers les deux caisses qui composent l'espace paiement du Drug Store.

Je commence alors mes petits calculs pour tenter d'éviter la file “maudite’‘ : vous savez, cette file dans laquelle le temps s'est arrêté dernière la mamie qui a acheté douze boites de pâtée pour chien sans code barre. La première caisse, tenue par une femme, connaît une file de trois personnes n'ayant pas beaucoup d'achats en main. La seconde, tenue par un caissier, ne compte que deux clients ne semblant pas avoir été plus dépensiers. On ne peut présager de rien ! Un geste maladroit du personnel, une petite hésitation sur le choix de la monnaie à rendre de la part du client, et la file soi-disant la plus rapide se retrouve frappée de la ’'malédiction”.

Ce paramètre hasardeux mis à part, mon choix s’arrête quand même sur la caisse à la file la plus petite. Je me dirige donc vers cette dernière, quand une jeune femme me passe devant à toute vitesse pour venir nourrir la file… la plus grande du magasin !


Sur le moment j'ai été assez surprise : pourquoi une personne somme toute pressée se dépêche t-elle de choisir la file qui lui ferait perdre le plus de temps ? Peut-être connaît-elle personnellement la caissière ? Ou serait-ce l'allure du caissier qui la dérange ? M'installant dans ma file, je me penche alors sur le panier de l'énergumène. Elle n'a pas beaucoup d'articles non plus : un peu de lessive, des gâteaux, et un paquet de serviette hygiénique. Et là, ça fait tilt dans ma petite tête : l'achat des protections intimes l'aurait-elle poussée à choisir une femme en caisse plutôt qu'un homme ?




Il est vrai que personnellement, j'ai toujours été mal à l'aise d'arriver en face du caissier avec un paquet de serviettes hygiéniques en main. On a beau se dire que les menstruations sont naturelles, une partie de nous, que l'on soit homme ou femme, est dérangée par le sang menstruel qu'on perçoit à tort comme « sale » voire « impur ». Et ce sentiment négatif est encore plus marqué au Japon !


Lorsque vous achetez ici des produits d'hygiène intime (serviettes hygiéniques, tampons, savon liquide, etc…), ces derniers sont sujets à un traitement spécial lors de leur passage en caisse : on vous fournit un petit sac en papier, ou un sac plastique de couleur foncé, pour que vous puissiez ranger ces achats disgracieux à l’abri des regards indiscrets. Stigmatisés, ces produits sont connotés négativement. Acheter des articles d'hygiène féminine n'en est donc plus seulement gênant : cela devient une véritable honte !



(Photo : Elle a montré l’immontrable en 2015, l'étudiante canadienne Rupi Kaur a été sujette à de nombreuses critiques suite à cette photo postée sur Instagram dans le cadre d'un projet d'études (source : Liberation.fr))




D'où vient ce sentiment de rejet du sang menstruel ?


Depuis toujours, les menstruations font l'objet d'un paradoxe social. Perçues comme naturelles et permettant de créer la vie, elles sont associées à un pouvoir fécond féminin qui dérange.

Cette capacité biologique nécessaire à la survie de l'espèce et enviée des hommes, serait à l'origine de la domination masculine si l'on croit les sociologues Pierre Bourdieu et Françoise Héritier. Privées des pouvoirs politiques, religieux ou économiques au profit du genre masculin, les femmes seraient maintenues dans une position inférieure les obligeant à rester aux cotés de l'autre genre, et à mettre ainsi à disposition des hommes leur pouvoir unique. Cette mise en infériorité des femmes passerait également par une dépréciation de l'univers féminin : « fragile », « docile », « petite », « frêle », les adjectifs qualifiant le beau sexe appellent toujours à une dévalorisation des qualités physiques ou morales.


Associé à un contrôle de la reproduction d'après la sociologue Marie-Blanche Tahon, il n'est donc pas étonnant que le sang menstruel soit à ce point perçu négativement dans les imaginaires sociaux. Quitte parfois à lui prêter un pouvoir maléfique !

Après tout, qui n'a jamais entendu qu'une femme indisposée pouvait faire tourner le vin ? Dans les communautés maritimes japonaises, il est même interdit qu'une femme réglée monte sur un bateau : cela pourrait porter malheur à l'équipage !


Dans une société confucianiste comme la société japonaise, il paraît donc logique qu'à niveau d'inégalité entre les genres plus fort que dans les pays “occidentaux”, le niveau de dépréciation des menstruations soit lui aussi plus élevé. Cela pourrait alors expliquer le malaise potentiel de la cliente qui achète des serviettes hygiéniques, sa préférence pour une femme en caisse au moment du paiement, et la présence de ce que je nomme le “sac de la honte”.



(Photo : le “sac de la honte” ou comment passer pour un paria à la caisse)




Pourtant la présence du dit-sac, ne se résume pas à l'achat de produits d'hygiène féminine. On le retrouve également lorsque l'on achète des préservatifs ou tout autre article ayant des fonctions destinées à une zone située en dessous de la ceinture. Mon hypothèse d'un dégoût généralisé pour le sang menstruel ne tient donc plus.


Mais qui a-t-il de commun entre un préservatif et une serviette hygiénique qui puisse justifier à ce point un rejet social de la part des Japonais ? Réponse : l'un retient du sang, l'autre du sperme, et tous deux sont donc conçus pour contenir des sécrétions corporelles, des bêtes noires au pays du soleil-levant !



La religion shinto derrière tout cela ?


Dans la religion shintoïste, les éléments pouvant nuire à la pureté de l'être sont associés à de la souillure, dite Kegare. La mort dégradant le corps, le sang s'écoulant de quelques manières que se soient, la maladie qui défigure, les excréments, ou encore le sperme, sont alors considérés comme un tsumi, une violation des règles morales.


Plus qu'un sentiment de malaise universel, ce serait donc cette répression sociale qui serait (selon moi hein) à l'origine réelle des effets de dissimulation opérés sur les produits d'hygiène intime au Japon.





Conclusion :


Quelle que soit l'origine du “sac de la honte”, calculez toujours la probabilité de tomber sur la file “maudite’' ! Certes, vous serez toujours mal à l'aise avec vos articles embarrassants en main, mais au moins, ce moment de gène ne s'éternisera pas inutilement.





Sources


Bourdieu, Pierre, Masculine Domination (NICE, Richard, trad.). Palo Alto, CA : Stanford University Press, (1988) 2001, 124 p.


HERITIER, Françoise, Masculin/Féminin I. La pensée de la différence. Paris : Éditions Odile Jacob, coll. « Poches Odile Jacob », (1996) 2012, 336 p.


LE NAOUR, Jean-Yves, VALENTI, Catherine, Du sang et des femmes. Histoire médicale de la menstruation à la Belle Époque. Liberation.fr, 2015. [En ligne] à l'URL :http://www.liberation.fr/societe/2015/04/08/la-gene-face-aux-regles-naturelle-ou-sexiste_1236393.


TAHON, Marie-Blanche, Sociologie des rapports de sexes. Rennes-Ottawa : Presses Universitaires de Rennes-Les Presses de l'Université d'Ottawa, coll. « Sens Social », 2004, 169 p.



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