[Question-Con-Japon] Pourquoi le décolleté n’est-il pas populaire sur l'archipel ?




Si vous êtes déjà allé au Japon, vous aurait sûrement remarqué qu’il manque quelque chose dans les rues lorsque les beaux jours reviennent- et je ne parle pas des poubelles. Ce sont les décolletés !

Qu’on l’admire, qu’on le décrie, qu’on le prône fièrement ou qu’on le cache, le décolleté fait en effet tourner les yeux et délie les ̶m̶a̶u̶v̶a̶i̶s̶e̶s̶ langues depuis des générations. Notamment au pays du soleil levant, où sa présence n’est pas aussi répandue qu’en France.


Exposez votre 85D à Tokyo et vous aurez probablement deux ou trois regards interloqués. Exposez votre 85B et vous aurez sûrement le même résultat. Peu habituée à voir la lumière du jour, la naissance de la poitrine n’est en effet que rarement montrée sur l’archipel. Au point qu’on utilise même parfois des ‘’caches décolleté’’ lorsque le haut est trop échancré !



(La magie du cache décolleté (source : Ebay))




Partisane des T-shirts et des robes à encolure pas-bien-serrée, j’ai moi-même été surprise de constater que les Japonaises étaient au décolleté absent. Et bien que je ne sois personnellement pas embarrassée par ma poitrine, les quelques regards qu’on a pu me lancer lorsque que j’arborais fièrement mon timide décolleté lors de mon premier voyage au Japon m’avaient pour le moins interrogée.


Cinq étés plus tard, j’ai donc décidé de répondre à mes interrogations. Pourquoi tant de réticence à exposer ce qu’en France on s’évertue à mettre en valeur à coup de col en V et de push-up ? Que se cache-t-il sous le décolleté des Japonaises ( ̶s̶a̶n̶s̶ ̶m̶a̶u̶v̶a̶i̶s̶ ̶j̶e̶u̶ ̶d̶e̶ ̶m̶o̶t̶s̶) ? C’est notre Question-Con du mois d’octobre !






1. Hypothèse 1 : les Japonaises n’ont rien à montrer


On a tous ce petit plaisir qu’on n’assume pas. Pour certains c’est le pot de Nutella qui leur fait de l’œil un peu trop souvent, pour d’autres ce sont les vidéos cocooning d’Enjoy Phoenix. Et pour moi, ce sont les forums internationaux ( ̶e̶t̶ ̶l̶e̶ ̶N̶u̶t̶e̶l̶l̶a̶ ̶u̶n̶ ̶p̶e̶u̶ ̶q̶u̶a̶n̶d̶ ̶m̶ê̶m̶e̶).


Si vous traînez un peu sur ce genre de forum, vous constaterez alors que le décolleté nippon a déjà fait couler beaucoup d’encre. Pourquoi les Japonaises portent peu de décolleté ? Vais-je être mal vue si mon 95D naturel se promène à Shinjuku avec mon mari ? Dois-je mettre un T-shirt plutôt qu’un top lorsque je suis au Japon ? Les questions fusent et les réponses se ressemblent souvent : ‘’Mets un décolleté Chérie, après tout on te regarda avec envie et jalousie vu que les Japonaises n’ont pas de poitrine’’.


En effet, l’ingratitude de Dame Nature est l’une des premières hypothèses énoncées lorsqu’il s’agit d’élucider le mystère du décolleté japonais. Très prisée des forums anglo-saxons, elle se fonde sur le fait que la Japonaise moyenne ait moins de poitrine que l’Occidentale de base et que de ce fait, elle n’aurait aucun intérêt à mettre cette dernière en avant contrairement aux femmes de l’ouest qui sont généralement plus gâtées de ce côté-là.

C’est notre première hypothèse, et c’est celle que défendent nos amis du forum Japan-Guide (2012) :


« Je suis pas sûre que la Japonaise moyenne qui est toute fine puisse montrer quelque chose dans son décolleté même si elle le voulait »

« [Pourquoi met-on des décolletés en Europe] Peut-être parce qu’en Occident les gens aiment les grosses poitrines »

« Je pense que c’est vraiment quelque chose de culturel, le fait que les Occidentales soient fières de leur poitrine [contrairement aux Japonaises], du coup elles aiment bien montrer leur décolleté »

(Japan-guide.com, 2012)



On ne va pas tergiverser sur la question : cette hypothèse est à mon sens un peu trop simpliste.

Tout d’abord ce n’est pas parce qu’on a une petite poitrine qu’on ne peut pas en être fière (et la réciproque est vraie). Deuxièmement, on semble partir ici du principe que la femme s’habille dans le but de plaire en exposant ses atouts, et non pour toute autre raison. Je suis tout à fait d’accord sur le fait qu’on puisse s’habiller d’une certaine manière pour séduire, mais l’interprétation du message véhiculé par un vêtement dépendant du lieu et du contexte (on en reparle juste après), on ne peut pas réduire le schéma à ‘’décolleté=séduction’’. Enfin, je conçois que le rapport à soi soit déterminant quant à la manière de choisir ses vêtements, et personnellement je ne mettrai jamais de jupe courte vu que j’ai mes jambes en horreur, cela dit le rapport à son propre corps ne fait pas tout. Et celui qu’on entretient avec le corps ‘’social’’ est également prépondérant dans la manière de se vêtir. C’est pourquoi pour qu’il soit porté, un vêtement doit aussi être jugé comme portable socialement.



(Sur un forum anglo-saxon… probablement)



Si cette hypothèse ne m’emballe pas trop, je ne la nie pas non plus totalement. Après tout, il y a sûrement une part de vrai ici. Toutefois, lorsqu’on demande aux Japonais ce qu’ils pensent du décolleté, ce n’est pas forcément la taille de la poitrine de sa détentrice qui arrive en premier lieu sur le tapis des opinions. A contrario, on va plutôt insister sur le fait que ce n’est pas à la mode ici ou sur le fait que ce soit ‘’vulgaire’’, deux idées qui tendent d’ailleurs plus vers le rapport que la société entretient avec le vêtement plutôt que vers celui qu’on entretient avec son propre corps.

C’est également ce que souligne très justement le couple de youtubeurs Rachel et Jun dans un article sur les vêtements à porter au Japon (ou ne pas porter pour le coup) pour le magazine Tokyo Creative (date inconnue) :


« Le décolleté, quelle qu’en soit la raison (il y a beaucoup d’hypothèses), est toujours considéré globalement comme trop profond. Là où les Japonais considèrent que c’est un décolleté commence assez haut au niveau de la poitrine, et peu importe que ça laisse apparaître les seins ou pas, ça sera toujours trop profond pour eux MÊME SI VOUS ÊTES PLATE »

(Tokyo Creative, date inconnue)



C’est pourquoi à défaut de trop nous épancher sur le malheur japonais de la loterie mammaire, focalisons-nous un peu plus sur les deux points énoncés plus haut.






2. Hypothèse 2 : ce n’est pas à la mode


Si en France le décolleté fait partie des chouchous de la gare robe de ces dames depuis le début des années 1960 après une longue période de passage à vide post Renaissance, ce n’est pas forcément la même histoire au Japon.

Pas forcément perçu comme glamour sur une robe de soirée, inapproprié sur un chemisier, et jugé peu mignon sur un débardeur, le décolleté ne semble pas du tout à la mode sur l’archipel contrairement aux mini-jupes qui sont très tendances ici comme le rappellent Rachel et Jun (date inconnue) :


« Pour le meilleur comme pour le pire, le Japon est à l’opposé de beaucoup de pays dans le sens où le décolleté est jugé ‘’ indécent’’ là où les mini-shorts ou les mini-jupes sont okay ! Bien sûre, on ne les portera pas forcément pour aller voir ses beaux-parents ou pour aller au temple. Mais pour le shopping ? Soyez libre de montrer vos longues jambes ! »

(Tokyo Creative , date inconnue)



Alors qu’est ce qui est à la mode au Japon ?


Et bien tout simplement le respect du dress code : à chaque lieu et moment sa tenue !


Un déjeuner de boulot ? Un tailleur dont le chemisier est boutonné jusqu’en haut fera l’affaire. Un dîner en amoureux ? Une robe large à manche ballon sera tout à fait appropriée. Une sortie entre copines ? Une jupe et un T-shirt à col rond, ça sera parfait.


Et le décolleté dans tout ça ? On l’oublie ! Ça ne va dans aucune situation donc ce n’est pas tendance ! A la place, si vous ne savez pas quoi mettre, rien de mieux que la tenue japonaise ‘’officielle’’, le passe-partout du placard nippon, le modèle par excellence de la mode depuis plusieurs dizaines d’années : le konsaba-kei (コンサバ系, こんさばけい), aka la mode conservatrice.



(Photos: les tendances actuelles n’incorporent toujours pas le décolleté à leurs standings (sources:Yes Style et Pinimg.com))




Adaptée à tout âge et à toute morphologie, la mode conservatrice se compose d’une jupe (quelle que soit la longueur), d’un haut qui couvre la poitrine et d’une paire de talons (quelle que soit la hauteur). Elle est jugée discrète et élégante, et s’adapte à absolument toutes les situations tant les combinaisons et les styles qu’on peut en tirer peuvent se décliner à l’infini.

C’est ce que rappelle notamment la rédactrice japonaise Ikumi Taneya (2017) pour le magazine Medium en 2017, au cours d’un article sur la mode et les normes sociales au Japon :


« A toutes les saisons, les femmes japonaises explorent différentes manières de dévoiler certaines parties de leur corps, ça passe par les mini-jupes, les dos-nus ou les crop tops. […] Pour la plupart d’entre elles, on dirait bien qu’elles adaptent le traditionnel “コンサバ系”(Konsaba-kei, la mode conservatrice) avec son haut à col haut, sa mini-jupe, et ses talons »

(Medium, 2017)



Bien qu’il fasse toujours partie des must have à adopter, le style conservateur est aujourd’hui de plus en plus personnalisé au gré des envies de chacune. Notamment sous l’influence du mouvement healthy, qui encourage les femmes à exposer certaines parties de leurs corps que leurs mères ou leurs grand-mères n’osaient pas montrer de peur du regard des autres :


« Bien que la tolérance vis à vis des rondeurs ne se voit pas encore dans le rue, on commence à la voir lorsqu’on distingue l’espace public de l’espace privé. Au Japon, il a longtemps était acceptable de ne montrer que les parties fines de son corps, mais aujourd’hui, en montrer un peu plus c’est un moyen de montrer qu’on se sent bien dans sa peau [..] c’est à la mode »

(Medium, 2017)



Exposer son décolleté pourrait-il donc devenir à la mode un jour ?


Pas vraiment…


Si le konsaba-kei peut se décliner à l’infini, il faut quand même en conserver les grandes bases. La tenue doit être adaptée aux circonstances, et la poitrine doit rester couverte quel qu’en soit le prix. La mode japonaise aujourd’hui, c’est donc une affaire de compromis :


« On leur a demandé [aux Japonaises qui portaient des hauts à dos nus ou des crop tops] ce qu’elles aimaient à propos de leurs hauts et comment elles se sentaient en les portant. On a découvert qu’il y avait un conflit entre ce qu’elles trouvaient attirants et ce qui était accepté par la culture et la société, et qu’elles essayaient de trouver des moyens pour accommoder ces deux points de vue contraires »

(Medium, 2017)



C’est pourquoi à défaut du décolleté, ce sont aujourd’hui les épaules qui sont au centre de toute les fashion attentions. Et ça, les jeunes femmes interviewées par Ikumi Taneya l’ont bien compris :


« [Montrer ses épaules] Ce n’est pas aussi provoquant que de montrer son décolleté par exemple »

(Rina 25 ans pour Medium, 2017)


« [Montrer ses épaules] J’aime que ça soit sexy mais d’une manière très subtile. Je pense que c’est un nouveau genre d’érotisme qui a été introduit par la make-up artist Shinobu Igari qui est très populaire dans beaucoup de magazines récemment »

(Riho 24 ans pour Medium, 2017)



C’est également ce que confirment les youtubeurs Rachel et Jun (date inconnue) :


« Bien qu’il soit vrai qu’on ne voit pas beaucoup de Japonaises porter des hauts sans manche, ce n’est plus vraiment un grand problème aujourd’hui. Le tabou des épaules était plus quelque chose de l’ancienne génération »

(Tokyo Creative, date inconnue)




(Le compromis (sources : Medium.com))



Le décolleté n’est donc pas à la mode puisqu’il ne se prête pas au code vestimentaire en vigueur sur l’archipel. Soit. Mais la mode étant en perpétuelle évolution, peut-être le sera-t-il un jour qui sait ?

A moins que le décolleté ne soit réellement jugé comme étant trop‘’vulgaire’’ pour être porté ?

C’est ce qu’on va essayer de comprendre tout de suite...



(Ah la mode...)




3. Hypothèse 3 : c’est vulgaire


Que ce soit le rouge à lèvres rouge, la mini-jupe ou le décolleté, la frontière qui existe entre le sexy et le vulgaire dépend toujours des yeux de celui qui les regarde. Et malheureusement pour le décolleté, le parti semble vite avoir été pris au Japon.


Mettant en avant la naissance des seins, il est vrai que le décolleté peut être rapidement connoté sexuellement. Surtout lorsqu’il est profond ! Cela dit, encore une fois tout est une question de circonstances… du moins en France.

Un décolleté profond porté sur un tapis rouge dans une robe Chanel ? En France, c’est sexy et glamour. Un décolleté profond porté dans une boite de nuit et associé à une une mini-jupe ? En France, c’est vulgaire.

Au Japon ? Dans les deux cas ce serait considéré comme too much si on en croit les forums de Japan-Guide (2012) et le site Kanpai (2012) avec son article sur le décolleté au Japon :


« Dans la rue [au Japon], on peut voir dans un contexte très détendu des décolletés, mais c’est généralement sur des femmes qui essaient d’être très sexuellement provocantes »

(Japan-Guide, 2012)


« Quel que soit le temps, les Japonaises aiment mettre leurs jambes en valeur, mais on ne verra que très peu un début de poitrine. Étant généralement peu pourvues de ce côté-là, elles ne souhaitent pas mettre l'accent dessus. Mais il faut noter également qu'au Japon, le décolleté peut vite conférer un caractère très sexué. Ce n'est pas par hasard si les starlettes du porno japonais, ou les femmes fortes de l'animation japonaise, ont une poitrine généralement bien pourvue »

(Kanpai, 2012)



Mais pourquoi les avis sont-t-ils à ce point tranchés sur l’archipel lorsqu’on parle de décolleté ? N’y aurait-il pas quelque chose de culturel là-dessous ?


C’est ce que j’ai essayé de savoir ! Et pour se faire, je suis remontée jusqu’au passé ‘’sulfureux’’ ( ̶d̶’̶u̶n̶ ̶p̶o̶i̶n̶t̶ ̶d̶e̶ ̶v̶u̶e̶ ̶s̶t̶r̶i̶c̶t̶e̶m̶e̶n̶t̶ ̶j̶a̶p̶o̶n̶a̶i̶s̶ ̶p̶o̶u̶r̶ ̶l̶e̶ ̶c̶o̶u̶p̶) qu’entretient le Japon avec le fait de montrer son corps à travers l’histoire de son habit traditionnel : le kimono (着物,きもの).







Autrefois considéré comme un sous-vêtement, l’ancêtre du kimono, le kosode (小 袖,こそで ), était porté sous les jupes et les pantalons. Ce n’est qu’à la période Muromachi (1392-1573) qu’il devient un vêtement à part entière, dont l’esthétique prend la forme d’une véritable œuvre d’art.

Très populaire, le kimono séduit alors différentes parties de la population, dont les artistes des maisons de thé : les geisha (芸者,げいしゃ).

Véritable œuvre d’art vivante, la geisha se doit d’être aussi belle que talentueuse. Elle séduit le cœur des clients par sa musique, ravit les yeux de ces derni